QUATRIEME PARTIE
Ce fut, pour ces gens, deux jours d'accablement mortel. Ils imaginaient le logis à sac, la basse-cour, cette basse-cour pour laquelle ils avaient une grosse tendresse d'éleveurs, ruinée, les bêtes mortes de faim QU n^assacrées. La blouse raide et la casquette neuve du père, le petit bonnet et le caraco de la mère traversaient indifféremment l£^ noce, sans se quitter. Les brises d'avril jou^-i^nt (Jçins ces vêtements légers, y mettaient de grotesques bosses, arrondissaient des dos colères et bourrus, niant cette mer dont la nouveauté les fâchait.
Ils avaient cru comprendre que les Cirieul ne servaient à leur gendre que la rente de la dot de Clotide, invoquant l'embarras des commerçants dont la fortune réside toute en leur établissement : — la méfiance des parents de Durieu s'accrut. Et ils la témoignaient ouvertement, s'attablaient dans le café, sans rien prendre, comptant les clients, du regard, prêtant l'oreille à des craquements...
Les deux familles s'étudièrent ainsi obliquement, hostiles au fond.
Raffinant jusqu'à l'affront sur cette étroite probité qui consiste, ch-Qz la plupart des paysans, à ne rien devoir à personne, les Durieu, n'osant demander le prix de la chambre qu'on leur avait offerte, dormirent sur des chaises et laissèrent intactps les bougies.
Le soir de la noce seulen^ent, ils consentireiit à se mettre à table et à dîner... Ils payaient. Le lendemain matin, on ne les trouva plus dans leur chambre. Ils étaient partis au petit jour, sans qu'on les entendît. Durieu, contrarié, n'avoua pas qu'ils avaient pris congé de lui la veille, au moment où il cherchait sa femme pour l'emmener.
L'été fut charmant. Le ciel avait pour la mer des caresses changeantes. Le soleil décristallisait les grands hôtels de la plage qui ouvraient toutes grandes leurs fenêtres, en réponse au salut des petites Voiles dansant doucement sur les vagues, comme des mouchoirs qu'on agite au loin.
Durieu ayant obtenu l'autorisation de ne pas loger à la caserne,
avait loué deux petites pièces à Neuville, mais avec une idée de provisoire que son installation sommaire ratifia.
Les Cirievd, en sacrifiant le choix d'un gendre au désir de marier promptement leur fille, furent heureux que celle-ci leur fournit Texcuse d'une inclination qui semblait réciproque.
Chez Clotide pourtant, ce sentiment peu complexe ne discernait pas l'amant du mari. C'était le simple coup de cœur d'une fille affirmant la suprême bêtise d'un sexe pour qui le prestige de l'uniforme c'est ceci : un sourire d'acrobate en maillot, de la musique et de belles cuisses.
Quand l'uniforme comporte les bottes et la monture, il y a prestige et demi.
Pour qu'elle fit litière des félicités inhérentes à cette représentation, il ne fallait rien moins que la nomination de son mari au Ministère, dans ce Paris où elle avait passé un mois inoubliable, lors de son réel enlèvement.
L'homme qui, coup sur coup, troublait ainsi, môme inconsciemment, le fond instinctif de sa nature, cet homme avait accès dans sa vie.
Présentement elle jouissait pleinement des avantages que conférait à Durieu sa situation au régiment. ^
C'était une joie neuve encore, celle du salut aux galons de l'adjudant, quand il se promenait au bras de sa femme ; les officiers mêmes s'inclinaient légèrement, avec une politesse qui compensait la soumission du geste préventif de l'inférieur.
Dans son ménage, en dehors du milieu rationnel, il flattait encore la coquetterie, les goûts ravalés de Cloclo, par le contraste de l'uniforme et de l'intérieur presque rustique où il l'étalait. Des histoires de caserne aussi, sur lesquelles il revenait volontiers, l'après-dîner, requéraient la jeune femme.
Enfin, des soirs, ils rompaient la monotonie du tète-à-lète en allant passer une heure ou deux au café, chez leurs parents.
— Mais nous sommes au-dessus des écuries!... (Page o26.) Liv. G6. 66
Ils remontaient à Neuville par la côte, doucement, s'arrètant tout à coup, pour reprendre haleine, comme deux amoureux, dans l'ombre, se cherchant des lèvres. Clotide se traînait, alanguie, près d'accoucher. Et elle s'asseyait souvent, par terre, à des places fixes, marquées par l'habitude, en l'étroit chemin. Il restait alors planté devant elle, grattant le sol du bout de son fourreau ou chantonnant aux étoiles... En bas, à la caserne du Poli et, un clairon sonnait l'appel de 9 heures.
L'été s'écoula ainsi. Durieu, depuis le mois de juillet, n'appartenait plus au corps qu'à titre de commissionné, en attendant sa nomination au Ministère. L'attitude modifiée de ses collègues à son égard lui rendait supportable cette situation transitoire.
Ce mariage, accueilli d'abord avec une sourde malignité, semblait maintenant tout naturel. M""" Durieu n'était restée Gloclo que pour quelques sous-officiers, quand ils avaient bu ou qu'une punition de l'adjudant les excitait contre lui.
Même, les sergents-majors avaient repris le chemin de « l'Avenir », où une petite bonne ragote les attirait à nouveau.
Clotide relevait à peine de couches lorsqu'un matin, le vaguemestre remit à son mari un pli officiel qui l'atterra.
On lui faisait savoir de la Division que, en raison du petit nombre de vacances signalées dans les départements où il avait désiré être admis, et pour parer aux mécomptes d'une attente indéfiniment prolongée, il était invité à choisir le Ministère de la Guerre ! On ne déterminait pas l'époque de sa nomination, cependant. Et sa réponse devait parvenir à Rouen dans les 24 heures.
On tint conseil chez, les CirieuL Le cas était délicat. Les émoluments attribués à l'eniploi qu'on lui offrait n'excédaient pas 1,800 francs, si même ils atteignaient ce chiffre; cela, l'adjudant le savait. La vie à Paris, dans ces conditions, devenait pénible. L'enfant accaparait Clotide qui, d'ailleurs, n'avait point de profession manuelle. Mais là n'était pas encore la majeure inquiétude. Les sautes