QUATRIÈME PARTIE o
fantaisistes des laineux numéros de classement assignaient une date aléatoire à son appel à Paris. On pourrait se demander, à l'expiration du délai accordé par la loi aux postulants, quelles seraient les ressources du ménage. Cette considération dernière eut raison des hésitations de la famille.
La semaine suivante, Durieu demanda Tantorisation de contracter un nouveau rengagement de cinq années.
Maintenant, autant pour se rassurer que pour convaincre sa femme, qu'il sentait imparfaitement gagnée, l'adjudant commentait sa résolution, s'efforçait de lui découvrir de notables motifs.
— Mon Dieu! ce qui m'a surtout décidé, disait-il, c'est le départ du régiment pour Paris, au mois de septembre... La différence de solde est sensible; et puis, comme il ne faut pas parler de Tindemnité de logement, dérisoire, je me fais fort de trouver, au quartier, un coin où nous caser, Clotilde et moi.
Il restait muet sur l'appoint ordinairement apporté au sous-officier libéré ou se mariant, par la prime de rengagement dont l'Etat abandonne alors le dépôt, — deux mille francs qu'avaient absorbés les frais de noce, de vieilles dettes de cantine, de fournisseurs... Et il ne devait pas compter davantage sur la deuxième mise d'entretien, cinq cents francs qui lui seraient nécessaires pour se vêtir à neuf, assurer son déplacement, son installation à Paris.
Même, il calculait qu'il pourrait disposer d'à peine deux cents francs lorsque le tailleur serait paye.
Pourtant, avec de l'économie, la rente de la dot de sa femme, on vivrait. Dans un avenir encofe éloigné, il trouvait l'emploi de cette dot : ce serait le cautionnement que doivent fournir les vieux sousofficiers désireux de finir au fond d'une province, dans une perception de troisième ordre.
Pendant deux mois, ce fut un thème de conversation, la situation envisagée différemment, présentée sous tous ses aspectsi, tournant à
l'obsession, l'obsession de la médiocrité prévue, inéluctable. C'était le sou coupé en quatre, les laborieux profits de l'ancien sergent-major, additionnés.
— Alors ça vous fera? interrogeait M"^ Cirieul.
Durieu, interpellé, dépouillait la solde, sur le marbre d'une des tables du café.
— D'une part, 2 fr. 57, n'est-ce pas? Cinquante centimes de haute paie; trente centimes environ d'indemnité de viande ; enfin les 75 centimes d'indemnité de résidence... Attendez! cinq et sept... douze; six, onze, quatorze, vingt et un,... retiens deux... et deux quatre... quatre francs douze... Mettons 125 francs par mois, hein? Maintenant nous avons le logement, le chauffage, — insuffisant, le chauffage, — mais toujours cela ! C/est comme pour la viande ; mon sergent-major s'arrangera avec le boucher qui nous la fournira au prix que la paie la troupe... Ça se fait, vous savez...
Il descendait à de plus infimes détails, au rabiau minutieux : le savon, le cirage, mille choses qu'il pouvait se procurer dans la compagnie.
— Du moment qu'on n'abuse pas!... Ah! j'ai mon pain aussi; on le vend très bien à Paris; c'est encore une pièce de cent sous, oui, par mois.
Il contraignait Clotilde à approuver, souffrant de sa réserve, à peine entamée par la perspective de trois années de Paris, malgré tout.
— Tu verras, c'est possible...
— Oui, mais quel avenir?
— Je t'ai dit : une place de percepteur. Juillard, le vaguemestre, a concouru pour cet emploi. Il est reçu... C'est très facile, seulement il faut attendre des vacances et fournir un cautionnement variable.
Son rengagement accepté, contracté, il montrait plus de zèle, faisait du service, une locution de métier qui semblerait établir que le bon sous-officier provient du croisement entre le chien de berger et le chien savant.