QUATRIEME PARTIE
— Tout pue ici, d'ailleurs, reprit Clotikle, quand elle eut refermé la croisée.
— Une odeur de renfermé, oui, avoua Durieu ; nous aérerons.
— Le fumier alors, merci!
Elle ajouta :
— Et pour se remuer là-dedans!... Quand Tun de nous voudra aller et venir, il faudra que l'autre se couche !
Pendant huit jours, elle ne tarit pas ; tout lui était motif à récriminations, bien que son mari s'ingéniât à lui rendre l'aménagement acceptable. Ils avaient rapporté de Dieppe une imposante commode à quatre étages de tiroirs profonds comme des malles. Les deux premiers appartenaient au linge, les deux autres à la vaisselle, aux ustensiles de cuisine que la jeune femme ne savait où placer. Il arriva même qu'un de ces tiroirs servit de garde-manger. Alors le linge fleura les vieiUes graisses. Dans la même pièce, au moyen d'une housse, Durieu avait transformé en canapé sa couchette réglementaire. Le lit, le berceau, un porte-manteau improvisé, une toilette de garçon et une étagère garnie de bibelots de bazar, meublaient la seconde chambre.
Au mur, décoré d'un papier à ramages canailles, éclataient ces chromos que vendent les camelots, dans les brasseries à femmes.
Tout de suite, Glotilde s'ennuya. Elle se lamenta des jours entiers, regrettant Dieppe.
— Si tu crois que le « poulot » viendra bien ici ! observait-elle. L'été, je pourrai sortir encore avec lui; mais à l'entrée de l'hiver est-ce possible? Ben, vrai, si c'est là Paris!
Le matin, pour renouveler l'air, elle ouvrait les fenêtres, qu'elle refermait presque aussitôt, révoltée par l'odeur qui montait des écuries. Alors dominait la fade puanteur des langes séchant jusqu'au soir, sur un dossier de chaise, devant le petit poêle de fonte...
L'hiver, Durieu rentrait trempé. De ses vêtements et de ses chaussures, présentés à la flamme, s'élevait une buée écœurante, absorbée
par les murs qui la renvoyaient, le lendemain, comme une mauvaise haleine.
L'été, ce fut différent; ils vécurent sur le palier, le logement étant devenu inhabitable, dans la chaleur du poêle sur lequel Clotilde cuisinait.
L'adjudant se négligeait, n'était plus le joli Homme de Dieppe passant deux heures à sa toilette. La moustache pendillait, la poitrine ne bombait plus sous le dolman, les jarrets faiblissaient.
Clotilde qui, pour le voir partir, se mettait quelquefois à la fenêtre, s'y oubliait à regarder les recrues exercées dans la cour de la cavalerie. Elle devenait matineuse, se plaignant de ne plus pouvoir dormir à partir de six heures. C'était comme un écroulement sur sa tête, disaitelle, faisant allusion au réveil de la compagnie qui occupait l'étage supérieur. Une demi-heure plus tard les chambrées se vidaient; les souhers et les crosses de fusils sonnaient, dans le couloir, contre le mur, la porte même.
L'enfant réveillé piaillait, délicat d'ailleurs, d'une venue inquiétante, gros comme un poulet plumé.
Clotilde se levait d'une méchante humeur, la pensée là-bas, à Neuville, dans ce coin de fraîcheur et de calme, avec la sonnerie du clairon, le matin, mais si lointaine ! douce comme un chant de coq entendu sous les couvertures...
Elle voisina. Elle avait fait la connaissance de M'"® Juillard, la femme du vaguemestre, une blonde très propre, mais ravagée par des couches successives. Elle élevait son quatrième garçon, réalisant des prodiges, soutenue par le rêve d'aller échouer prochainement dans la place de percepteur promise à son mari, au fond d'une campagne où les enfants pousseraient tout seuls, dans l'air et dans le soleil.
La femme du maître d'armes, elle, était une souillon puissante, épanouie dans la saleté, comme une fleur commune en terre grasse. Des enfants encore : des gamins déjà vicieux, puisant dans le vocabu-
Ah (j'à! lu u'ob duiU' l'iuu daus ta lichuc cuiapaguie ? (l'âge îioo.)
Liv. 07.
laire du soldat des cochonneries qu'ils s'essayaient à mettre en pratique, affirmait-on.
Et les trois femmes se réunissaient ordinairement pour dauber sur une canlinière dont le luxe les blessait et qu'elles accusaient de coucher avec les quatre sergents-majors de son bataillon.
Cette année-là un adjudant fut décoré de la médaille militaire, au régiment. Il s'appelait Le Gardois et n'avait à son actif, pour expliquer cette distinction honorifique, que ses douze années de service. Il était arrivé au corps en même temps que Durieu, mais celui-ci ayant manifesté l'intention de rentrer dans la vie civile, Le Gardois seul avait été proposé pour la médaille militaire qu'il recevait aujourd'hui, prématurément, plus chanceux que ne sont d'ordinaire ceux-là mêmes qu'aucune action d'éclat ne désigne pour cette faveur.
Ce fut, pour les femmes, un nouveau sujet de doléances. Les deux voisiness'apitoyèrentsurle sort dumarideClotilde, sacrifîéinjustement.
— Car enfin, il est plus ancien sous-officier que Le Gardois; ça lui revenait de droit...
Ces propos, Durieu devait en subir l'écho.
— Pourquoi lui et pas toi?
— Mais je te l'ai dit cent fois, voyons ! J'ai perdu le pas que me donnait sur lui l'ancienneté de grade, en solUcitant mon emploi au ministère. Je ne pouvais être l'objet de deux propositions, et, d'ailleurs, je n'appartenais plus au corps qu'en qualité d'assimilé aux commissionnés, comprends-tu?
Mais elle revenait à la charge une heure après.
Elle ne sortait point de làî II était marié, cela répondait à toutes les objections. Cette médaille, il en avait besoin ^lyiiài que Le Gardois, encore garçon.
— Enfin, qu'est-ce qu'il a fait pour l'avoir, peux-tu le dire? Rien. Toi non plus, je sais bien, mais puisqu'on vous la donne à votre tour de bêle, pourquoi lui et pas toi, là?...
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Et elle ajoutait :
— C'est pas pour la médaille, parbleu ! mais pour les cent francs qui tombent dans le ménage !
Aussi bien, ils vivaient difficilement sur son prêt d'adjudant, souvent entamé parles retenues des maîtres ouvriers, les incessantes modifications apportées à la tenue par les ministres qui se succèdent...
11 en venait à envier la situation des sous-officiers d'un grade inférieur au sien.
Lui ne se passionnait pas pour le dolman, le drap d'officier, les galons de la manche et du képi... 11 eût préféré que l'État l'habillât. Ses frais de représentation, en somme, ramenaient à peu près sa solde à celle du sergent-major, par exemple.
Puis l'enfant coûtait cher, vraiment malade, achevé par la lèpre du logement, l'hiver rigoureux qui l'enfermait dans ce coin de caserne où l'on n'échappait aux miasmes qu'à la condition de cracher ses poumons dans les courants d'air.
Dans la gêne grandissante, la jeune femme aigrie, frappée à la fois dans son espoir et dans son tempérament de plein air, se retournait vers Durieu, d'une impuissance inquiète qui le jetait aux manies, à l'autorité hagarde, en même temps qu'à la tremblote devant les chefs. Les basses besognes auxquelles il se condamnait changeaient le chien de quartier en chien de berger, donnant de la voix contre les hommes, sans cesse dans leurs jambes, supplicié par l'appréhension d'un système de responsabilités qui l'exposait à la rigueur du capitaine.
Cefutl'abdicationde sa dignité. Il eut «de la poigne », cette idiotie de l'autorité, comme la brutahté est la bêtise de la force.
Clotilde, à le voir enfin dans son milieu exact, perdait ses dernières illusions, avait, nettement, l'impression du rapetissement du soldat dans la caserne. Il lui apparaissait diminué, serre-fesses, l'intelligence vacillante, dans la continuelle expectative d'une tuile, corvée ou punition.
Et cela du plus petit au plus grand.
Le sergent-major disait parfois à Duneu, après le rapport :
— Je viens de chez le capitaine ; quand il a su qu'il était commandé pour le piquet, il a fait une tête ! . . .
Et, aux rassemblements, elle les apercevait de sa fenêtre, ramenés par les caporaux, comme les bêtes d'un troupeau par les chiens du maître, las d'avance, avec l'effarement du mouton mordu aux pattes.
Elle n'éprouvait plus aucune joie à sortir avec Durieu.
Tant qu'ils se trouvaient dans les environs de la caserne, elle le sentait préoccupé, aux aguets, se dérobant à l'approche d'un officier appartenant à sa compagnie.
— Tu comprends, Cloclo, ils diraient que je suis toujours dehors.
Le prestige du galon avait disparu. La jeune femme se plaignait qu'il ne pût porter l'enfant, ni même pousser sa petite voiture ; leurs courses en étaient naturellement limitées. Ou bien, l'adjudant devait quitter son bras pour saluer un officier. Lui-même, d'ailleurs, était gêné, gauche quand il sortait avec elle.
Pour le passant, la femme qui se promène avec un militaire ne peut être autre que sa maîtresse. La plaisanterie enracinée chez nous, le cliché sur lequel vivent, depuis cinquante ans, les caricaturistes et qui consiste à faire de l'enfant le trait d'union entre la bonne et le pioupiou, cette plaisanterie grisonnante n'était pas étrangère aux scrupules que se découvrait Durieu. Par contre, il appelait maintenant sa femme Cloclo, du nom qu'on lui donnait dans les chambrées, avant son mariage, et cela avec une superbe inconscience.
Clolilde avait l'inslinct de cet illogisme, mais c'était surtout dans les détails du service journalier que son mari lui semblait le plus médiocre.
Les sous-officiers et les caporaux, venant lui communiquer des ordres, le trouvaient avec l'enfant dans les bras, au milieu des langes humides ; et, un jour qu'il était assis auprès de sa femme, sur le