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QUATRIEME PARTIE ."3:i

— Vous l'aurez, elle vous revient de droit, assuraient les camarades.

Le Gardois devait manœuvrer de son côt6. Ils se rencontraient tous les jours, causaient ensemble, amicalement, sans aborder, même de biais, la question de leur rivalité. La bataille était derrière eux, sourde, à coups d'influences...

— J'ai vu le colonel ce matin, Durieu, dit le commandant; j'ai bon espoir, il pense à vous.

Le soir, Clotilde montra à son mari une bande de lumière, sous la porte du vaguemestre, et affirma qu'ils seraient là, dans huit jours. '

Le lendemain, comme ils se mettaient à table. Lombard, le petit sergent-major, entra chez Durieu, son cahier d'ordres à la main.

— Mauvaise nouvelle! s'écria-t-il tout de suite. Et il lut : ((L'adjudant Le Gardois, désigné pour remplacer l'adjudant Juil-

lard dans ses fonctions de vaguemestre, se metira, dès aujourd'hui, au courant de son nouveau service. »

• — Je m'en doutais, observa simplement Durieu, très pâle, la fourchette tombée des mains.

Mais Clotilde éclata, révoltée.

— C'est ça la justice! Le régiment, une grande famille, et toutes leurs histoires!... Et il y a des imbéciles qui rengagent! On peut dire ça, vous êtes de la classe, vous, monsieur Lombard... Quand vous prendrez une femme, c'est que vous pourrez la nourrir, hein? Le régiment, c'est pas ça. Il dit au sous-officier marié : Voilà quatre murs, pas beaux, pas propres, qui suent la misère et les fièvres; il y a des crevasses au plafond; les fenêtres ne ferment pas; les lames du parquet sont disjointes. Ma foi! adressez-vous au Génie militaire, nous n'y pouvons rien!... D'ailleurs, vous n'aurez, point de peine à mieux vous loger en ville, grâce à l'indemnité que l'Etat vous alloue... — quinze francs!...

— Ceiiainement Le Gardois..., commença Durieu...

— Laisse donc, interrompit-elle, moi je l'admire ce Le Gardois! un malin qui vous a tous roulés comme de petits garçons!

Ce dernier échec, le troisième, l'exaspérait, luait en elle cette tierié qui l'accrochait, autrefois, au bras de son adjudant. Elle connaissait le bonhomme maintenant; ses étais de service ne pesaient pas lourd : emploi du gouvernement, médaille militaire, fonctions de vaguemestre, il avait tout raté. C'était la gloire finale, irrémédiable, de la nullité, l'homme voué aux corvées de quartier, aux contreappels et aux inspections, le pion pitoyable des casernes, toujours aboyant et toujours attaché!...

Pendant un mois, Clolilde resta hérissée. L'emménagement de Le Gardois dans le logement laissé libre par son prédécesseur, cela surtout l'irritait.

— Que va-t-il faire dans ces deux pièces, tout seul? Moi, si je dois le renconlrer tous les jours dans le couloir, je te prévie^ns qae je ne reste pas ici! Tu ne vois donc pas qu'il nous nargue?

Durieu protestait; il ne fallait rien exagérer.

Cette année-là, au commencement de l'hiver, une bronchite, gagnée dans les gares, l'envoya à l'hôpital. Ce fut le dernier coup, la misère pour Clotilde restée seule avec son enfant. Elle ne touchait plus ni pain, ni charbon; quant à la solde, dépouillée des indemnités représentatives et autres, les règlements veulent qu'elle soit rappelée seulement lorsque le sous-officier sort de l'hôpital. Clotilde écrivit au pays; mais le café de Dieppe périclitait ; les Cirieul envoyèrent vingt francs. Alors elle acheta, à la cantine, les pains de munition que les soldats y vendaient; elle guetta le fournissenr de la commission des ordinaires, un brave homme, qui lui abandonnait volontiers une salade, quelques légumes.

Elle allait voir Durieu tous les jours, par faveur. Elle et le petit passaient l'après-midi auprès du malade. Là, ils avaient chaud, appré-

Le rideau soulevé, pour voir clair, il rolit la lettre. (Page 544.) Liv. 68. 68

heiidaient de rentrer dans leur chambre de l'École Militaire, où l'on gelait.

Cependant, mal venu, débilité, en outre, par une nourriture insuffisante, le petit déclinait visiblement. Le major, à qui le conduisit, un matin, sa mère, ordonnait qu'il gardât la chambre. Clotilde dut se partager entre lui et Durieu. Quand elle partait voir celui-ci, elle couchait l'enfant, entassait couvertures et vêtements sur son corps. Et il grelottait encore, dans ces pièces glacées, blême comme si le grand vent balayant les cours fripait son drap, jouait sous le lit.

Enfin Durieu sortit de l'hôpital.

Mais à son tour, vraiment malade, le petit ne se leva plus et, tout à coup, inquiets, les rassembla une dernière fois autour du berceau.

Il y avait eu, en ce mois de février, huit jours d'une douceur de température charmante; le soleil, avec des coquetteries de convalescent, s'allongeait sur les pavés nets des cours, sans s'y attarder, d'ailleurs, tout de suite pâle et s'évanouissant, dans le froid matinier de la saison hésitante. Puis, sans transition, la neige reparaissait aux^ toits, et Ton entendait, au réveil, la pelle des hommes de corvée frayant des passages. Au dégel, par une fissure du plafond, l'eau tomba goutte à goutte en un coin de la chambre.

Le Génie militaire, le casernier et le Corps se renvoyaient les responsabiHtés; les notes se croisèrent. Quand arriva un ouvrier, lu stillation avait cessé depuis trois jours.

Mars fut abominable. A la neige succéda une bise d'arrière-hiver, dure aux peaux qui pèlent et aux moelles délicates.

L'etifant agonisait. Durieu ne rentrait jamais d'un exercice sans un serrement de cœur, un frisson plus douloureux que ceux qui lui avaient

raclé les os, dehors. Peut-être était-ce fini 11 s'arrêtait une minute

avant d'entrer, voyant, en une rapide vision, la petite figure de cire, talée, blanche de ce blanc louche et cotonneux d'un fruit dont on a enlevé la peau et qu'on laisse blettir. Les yeux faisaient deux taches

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brunes et la bouche safranée s'amincissait, s'amincissait, n'était plus qu'un trait insensiblement foncé, — la simple entame d'un couteau de dessert.

11 poussait la porte, retrouvait là, penchée sur le berceau, Clotilde admirable de dévouement, passant les nuits, s'assoupissant à peine deux heures, chaque après-midi, quand son service lui permettait de la relever.

— Le major est-il venu?

— Oui; il est fâcheux, a-t-il dit, que le petit soit trop faible pour être transportable... 11 faudrait le changer d'air... Ah! ce temps-là ne nous aidera pas à le sauver, bien sûr !

Et ce n'était plus la Clotilde des derniers mois, colère, inabordable, la bile fouettée par les heures de désœuvrement et de commérages. Sa voix et son geste câlinaient; la taille fléchie, elle se regardait dans le visage de l'enfant, de près, de tout près, comme en une glace que le souffle ternit; et il lui échappait les mouvements d'impatience d'une personne qui se voit mal, à travers une buée...

Le soir, elle et Durieu veillaient.

Sous la fenêtre, les sabots d'un cheval détaché sonnaient, parfois... Et les gardes d'écurie chantaient tous le même refrain de marche, aux finales traînant lugubrement dans le silence. Des paroles mâchonnées, en un incompréhensible patois, il n'arrivait aux oreilles que des bribes, sur un motif de danse d'ours.

Pingui, pingo, pingo les noix...

dedans le bois ;

Bibolin, bibelo, popo la guenago.

Pingo la guenago, pingo les noix!...

Ils ne se couchaient plus; l'aube blafarde glissait sur les épaules, par derrière, les mettait debout d'un frqlement glacé.

Une nuit, Clotilde et son mari, somnolant sur une chaise de chaque côté du berceau, se réveillèrent en sursaut, comme tirés d'un eau-

chemar, et se penchèrent en même temps sur le malade. Il n'avait pas bougé... Il était mort. C'avait été, à leur nuque et le long des cuisses, le même frisson, celui des petits-jours timides. . . Et ils s'étaient tournés vers la fenêtre, simultanément, surpris de ne point voir, aux vitres, la clarté lentement envahissante.

Clotilde pleura jusqu'au matin. Durieu marchait dans la chambre, et, sans qu'il sût pourquoi, la chanson des gardes d'écurie l'obsédait bêtement, la rengaine :

Puigui, pingo, pingo les noix

chassait de sa cervelle toute autre pensée, comme, sous un vent mauvais, tourbillonnent et se dispersent des feuilles mortes.

Alors reparut la Clotilde froncée, veule. Le ménage s'en allait à vau-l'eau. Durieu devait en confier le soin à son brosseur, un homme qu'il retrouvait les coudes sur la table, le nez dans un journal. 11 le remplaça. Mais le disgracié, dans la compagnie, pour se venger, racontait la vie privée de l'adjudant, ses piques avec sa femme... La chambrée s'ébaudissait; les sergents attiraient l'ancien brosseur ppui^ lui 1,,^^^^^ poser des questions grivoises, déshabiller le couple.

Un encouragement, en outre, semblait leur venir des officiers, • maintenant prévenus contre Durieu.

— C'était un excellent sous-officier, disait le capitaine ; le mariage nous Ta gâté. Non, il n'y a rien à attendre des gens qui font une chose contre leur gré.

11 ne lui pardonnait pas, décidément, ses velléités de départ. Et Ton se demandait si ces récriminations devaient être rapportées à l'endurcissement égoïste du célibataire, ou bien, au contraire, émaner, de l'envie tardive que lui mettait au cœur l'exemple d'un train de vie régulier chez son subordonné.

De légères punitions furent d'abord prononcées, à titre d'avertissement.

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Ces punitions, les sous-offîciera se faisaient un malin plaisir de les communiquer à l'adjudant, en même temps que les ordres donnés au rapport.

— Il y a encore deux jours pour vous, annonçait Lombard : « Relard à rassembler les hommes pour l'exercice. »

Durieu avait des révoltes risibles :

— Je réclamerai, c'est trop fort! On m'en veut!... On n'a pas de considération pour le sous-officier!

Finalement, il se tenait coi. Mais tout le monde lui en voulait. Ah ! bien, il allait en faire du service! Et, pendant huit jours, il punissait sans mesure, se rapetissant encore à cette besogne, au lieu d'y gagner l'autorité qu'il ambitionnait.

Les sergents se vengeaient comme ils pouvaient, lui apportaient! les reproches et la consigne du capitaine devant Clotilde, à qui, journellement, élaitofîerte en spectacle cette misèred'unhomme, son mari, traité comme un écolier, regimbant à l'écart, — très soumis au résumé.

Ils engraissaient cependant tous les deux. Mais dans leur chair bouffie, il semblait que les doigts dussent laisser une empreinte, comme en du mastic frais.

Les repas, qui les rassemblaient encore, devinrent navrants. Entre eux le berceau, pourtant relégué en un coin, réclamait sa place par le regard oblique de Clotilde. A la fin, sans une parole, elle sanglotait ; et Durieu sentait au fond de cette douleur, grosse d'ennui, le reproche indirect de la mort du petit, tué par son père qui n'avait pas même su lui gagner quelques mètres cubes d'air respirable.

Aujourd'hui, l'adjudant prolongeait volontairement ses heures de service, pour esquiver les scènes. 11 rentrait tard, trouvait quelquefois Lombard, son sergent-major, qui l'attendait, causant avec sa femme, amicalement. C'étaient,- alors, les mêmes histoii*ps de métier ressassées ; les observations des officiers commentées, les éternelles doléances.

— Je VOUS dis que le capitaine m'en veut parce que je suis marié. Il était très bon pour moi autrefois, vous vous rappelez?

Lombard l'écoutait avec un demi-sourire, le réconfortait:

— Mais non, vous exagérez; il vous proposera pour la médaille à l'inspection générale, vous verrez.

Un matin, il arriva radieux.

— Vous savez qu'on nous désarme cette semaine, mon adjudant. Nous allons vous tirer notre plus belle révérence.

Dans la caserne, un cri roula, comme une formidable acclamation : la classe !

Le vendredi, le sergent, en venant rendre à Durieu l'appel du matin, lui remit un billet de service.

— Vous êtes de planton dans une gare.

— Je m'y attendais, observa l'adjudant.

Clotilde était là, retapant une robe et un chapeau. A. quelle gare ? demanda-t-elle négligemment. — ^^ Je ne sais pas encore.

Depuis le matin, la caserne avait un air d'animation inhabituel. Des bandes de soldats passaient, bras dessus, bras dessous, allant attendre dans les cantines, la musette à l'épaule, l'heure du départ.

L'adjudant, en tenue, descendit pour les rassembler.

Mais Lombard, qui l'avait aperçu, vint à lui vivement, la main tendue. Les sous-officiers étaient autorisés à se rendre aux gares isolément.

— Eh bien ! Durieu, si je ne vous revois pas, bonne chance. Ils se serrèrent la main.

— Vous ne savez pas encore dans quelle gare vous êtes de service? dit le sergent-major.

— Ma foi, non; je devais aller à Montparnasse, mais il paraît qu'on a donné contre-ordre.

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