‹ Sous-offsChapitre 147 sur 199 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Il n'eut pas le temps de remonter chez lui, un planton le cherchait. — L'adjudant-major vous fait appeler.

C'était pour lui enjoindre d'aller immédiatement assurer le service d'ordre à la gare de l'Est.

Un peu après qu'il y fut arrivé, la grande salle s'emplit de soldats à qui l'on distribuait leurs billets, pris dans la matinée. Les cadres de conduite, sous la surveillance des officiers, faisaient l'appel une dernière fois, s'efforçaient de grouper leurs hommes, criaient des noms répétés jusqu'à l'autre bout de la salle, comme une consigne de sentinelles.

Des chefs de détachements avaient fait former le cercle, renouvelant les recommandations, s'assurant qu'elles étaient bien comprises. Des retardataires ralliés se pressaient aux guichets, mêlés à des civils ; et les petites musettes, gonflées comme des outres, tachaient de jaune les uniformes, se balançaient au flanc des soldats dont elles écartaient grotesquement les bras, en anses.

Durieu allait accompagner les détachements sur le quai d'embarquement quand Lombard, qu'il n'avait point vu, l'arrêta avec une surprise un peu fébrile.

— Tiens, c'est vous, ici?...

11 eut une seconde d'hésitation, puis, tout d'un coup :

— Diable !... plus que cinq minutes, je file. Ah! dites-moi donc : vous n'avez pas rencontré l'officier de service ; il vient de me demander où vous étiez... Non?... Vous feriez bien, peut-être, de vous mettre à sa recherche... tenez, parla, oui...

— Merci.

— Au revoir.

Une poignée de main encore et Durieu s'éloigne dans une direction opposée à celle qu'il allait suivre.

— C'est vous l'adjudant de service ?

— Oui, mon lieutenant.

— Pourquoi n'étiez-vous pas sur le quai tout à l'heure? Des hommes ont crié : « La classe! » et causé du scandale... Je ferai mon rapport à la place et demanderai pour vous une punition, allez !

L'officier tourne les talons, laissant Durieu stupéfait, fâché d'avoir écoulé Lombard, de n'avoir pas obéi à son premier mouvement, conformément aux ordres qu'il a reçus.

Quand il rentra chez lui, deux heures après, la clef était sur la porte. 11 pensa que Clotilde venait de sortir pour une commission, et, très las, il se déshabilla. Mais comme il s'approchait de la table, il vit un chiffon de papier que deux petites balles de plomb, placées en pains à cacheter, imposaient à son attention.

— Bon ! encore un billet de service, se dit-il.

La nuit tombait, il marcha vers la fenêtre, sans^iàte, pour déchiffrer quelques lignes tracées au crayon.

Et il lut :

« .le m'en vas, parce que je n'ai pas envie de faire comme le poulot... Faut pas m'en vouloir pour ça, c'est dans notre intérêt à tous les deux. Bien sûr nous nous tirerons mieux d'affaire séparément.

(( Je t'embrasse.

« Cloclo.

(( N'écris pas ça chez nous, tu leur ferais de la peine. » Le rideau soulevé, pour voir clair, il relit la lettre, en scrute récriture, les termes ; et à mesure qu'il se rapproche de la signature, l'infamie se creuse, il en trouve le fond, plus vaseux encore qu'il n'avait cru. Ces phrases au bout desquelles il y a ce nom, ce sont les ruisseaux d'eaux sales aftluant au grand égout. Il se remémore des faits, les coordonne: l'intérêt extraordinaire qu'a éveillé chez sa femme la réception du billet de service; les mêmes questions posées par Lombard... Et, tout à Theurc, pendant que celui-ci le retenait.

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— C'est ça qui m'a valu l'exemption. (Page 5o0.) Liv. 69. 69

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détournait son attention, le jetait sur une fausse piste, oui, il se rappelle avoir aperçu, loin, dans la foule, un chapeau qu'il a bien reconnu, celui qu'elle arrangeait ce matin... Clotilde et Lombard sont partis ensemble, et c'est du hasard ironique que son impuissance reçoit ce dernier soufflet: le mari surveillant le départ de sa femme au bras d'un amant !

— Crapules!... crapules !...

Les poursuivre?... Est-ce qu'il le peut!... Alors toute la caserne saurait demain cette histoire, et l'on rirait bien, et le beaa rôle ne sei'ait pas pour lui, sans doute!

Mais, après tout, il est peut-être bien le seul homme que cette révélation surprend, le seul qui n'ait pas encore tiré des visites de Lombard les conclusions que le départ de la classe a brusquées. Est-il sûr que le sergent-major, avec cette suffisance et ce cynisme à dose égale chez le sous-officier joli garçon, n'a pas confié sa bonne fortune à des camarades qui, à cette heure, se gaussent du mari?... Va-t-il oser descendre au milieu des hommes, demain? donnera-t-il les ordres du même ton?... Il lui semble que son malheur passe dans sa voix, dans ses gestes, dans son attitude, comme certaines vierges après leur défloration... Et voilà qu'une idée, follement, cruellement gaie, lui passe sous le crâne. Un soldat l'appelle cocu 1... Et il doit lui infliger iine punition, et le motif en circule dans la caserne: « A appelé ce sous-officier cocu, ce qui est faux. » Une joie immense bouleverse les chambrées; au rapport, les visages crèvent de rires contenus, et le colonel sort pour ne pas éclater !...

Et ce n'est plus la lettre de Clotilde qu'il a entre les mains, c'est la punition infligée: « A appelé ce sous-officier cocu... », le grave hbellé que la malignité publique lui colle au dos, comme un écriteau de misère!... -

La lettre, parbleu ! il la sait par cœur ; elle est vraiment drôle aussi !

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