LE MOTIF
Nous arrivâmes à Versailles le 18 septembre.
Depuis Mareil, notre étape de la veille, que nous avions quittée le matin à cinq heures, la pluie nous battait une marche monotone, énervante, déterminant cette allure de troupeau, machinale et pressée, qu'ont les régiments au pas de route sous l'orage.
Cependant, une embellie, avant d'atteindre Versailles, permit de soigner l'entrée dans la ville, musique en tête, pas accéléré, les capotes trempées tombant à plis rigides sur des pantalons boueux, les képis déformés, exhaussés , figurant vaguement des bonnets de forçats, matricules. Le long de la colonne, des ordres se répétaient .
— La tenue... rectifiez la tenue!... une attitude militaire!... Au pas!... Levez la tête !... Le corps droit... Une... deux!...
Depuis quinze jours, c'est la même chanson chaque fois que nous traversons un village, après une marche forcée, et je me suis toujours demandé pourquoi les colonels n'ordonnaient pas aussi le « sourire sur les lèvres » de l'hercule qui a soulevé des poids toute la journée.
Au lieu de rassemblement, sur la place d'Armes, les compagnies attendirent le retour du logement.
Quand les fourriers arrivèrent enfin, on forma le cercle ; la distribution des billets achevée, les hommes se dispersèrent, nez au vent, dans le quartier affecté au régiment, — les faubourgs.
Les gens chez qui je me présentai, — des commerçants, — préféraient user de la latitude qui leur était laissée de nous envoyer à l'hôtel. A contre-cœur, ils lâchèrent quarante sous, avec le charitable conseil de me hâter si je voulais trouver un lit, car à leur imitation, nombre d'habitants avaient dû se décharcrer sur les losreurs du soin
de nous coucher. Et je redescendais, de méchante humeur, la longue rue, lorsqu'un sergent de ma compagnie m'aperçut fortuitement, en se mettant à la fenêtre, et m'appela.
— Tu n'as rien trouvé?
— Non.
— Ma foi, j'ai un billet pour deux sous-officiers, je suis seul...
Il était au premier étage, il se pencha sur la rue , baissa la voix les yeux clignés en confidence, le rire muet.
— Attends ! Je vais demander... parpohtesse, tu comprends. Il ajouta:
— Sois tranquille,... c'est franc ! une de ces locutions concises de troupier enfermant une colère, une misère ou une joie.
11 rentra, reparut à la fenêtre deux minutes après, avec un gros homme en long gilet noir à manches, un bon enfant tout rond de corps et d'allure.
Et ce fut celui-ci lui-même qui cria :
— Comment donc! Montez tout de suite... Je crois bien qu'il y a de la place pour deux! On vous attendait d'ailleurs; l'employé de la mairie nous a annoncé deux soldats.
Il était en haut, sur le palier, la main ouverte, la face élargie de satisfaction. Il raconta qu'il avait demandé une heure à son patron, abandonné ses outils de serrurier pour venir recevoir 565 soldats... Lui n'avait pas servi.
— C'est ça qui m'a valu l'exemption, dit-il en tapant joyeusement sur sa bedaine... Je crois bien qu'ils ne m'auront pas non plus pour les vingt-huit jours... Hein! c'est farce à mon âge, un ventre pareil ?
11 nous aidait à nous déséquiper, offrait des dossiers de chaises à nos tuniques, du cirage à nos souhers, du savon et de l'eau à notre crasse, avec un empressement inquiet, teinté de respect.