PREMIÈRE PARTIE 7i
Confiné dans l'inventaire des souvenirs matériels, il restait, cependant, quant aux procès-verbaux d'alcôve, d'une pudeur parfaite. Il semblait avoir, pour l'ordure physique de l'amour, une répulsion honnête, ne traitant, cartes sur table, que le côté esthétique des rapports de la femme avec le soldat. Il élevait l'entretien de celui-ci à la hauteur d'une compensation, combinait d'instinct l'imbécillité décorative de la fille et la fatuité galonnière du gradé, en vue d'une revanche du militaire, dérisoirement rétribué, sur le civil rémunérateur.
Quand Montsarrat eut replacé, l'un sur l'autre, les trois compartiments et refermé la malle, il s'assit dessus. Il avait Fair, ainsi, de tasser la provision, comme un amant profitant de l'absence de sa maîtresse pour la quitter en emportant le ménage.
Puis, l'ayant soulevée, pesée, il repoussa la malle sous son lit, avec le geste de la trouver trop légère encore, ne valant pas le voyage, la rupture.^
Il vint ensuite se camper devant Favières et résolument :
— Voyons, n'ai-je pas raison contre Petitmangin? dit-il. Je ne m'en irai pas comme les camarades, quasiment nu ; j'aurai le temps de chercher une place, au départ de la classe.. . Lui, c'est de la parfumerie, des gâteaux, des liqueurs... Et puis après? Il a pour cent francs de ces bibelots-là dans sa valise... ça le conduh^a loin I...
— Ah! Petitmangin?... questionna le fourrier.
— Oui, il a pour maîtresse la femme d'un mécanicien classé à bord d'un transatlantique .. Pas belle, non... mais charmante avec lui... Il aurait ce qu'il voudrait...
Le clairon, sous la fenêtre, sonna l'extinction des feux.
' — On ?,epagnote, hein? dit Montsarrat.
Il procéda à sa toilette de nuit qui dura une demi-heure, à raison du shampooing à l'eau-de-vie de marc dont il s'ondoya, pour se fortifier le cheveu.
Le surlendemain, au réveil, Petitmangin entra brusquement dans la chambre de son collègue, encore couché, le secoua pour lui raconter ses deux nuits, sa journée de la veille. Puis il retourna ses poches, en fit tomber des chatteries, des gâteaux à thé, jun dessert varié, dont il forçait l'autre à prendre sa part.
— Je t'assure, c'est pour toi... elle t'envoie cela. Quand elle a su que tu étais consigné^ elle voulait aller chercher ta femme. Mais je m'y suis opposé, sans dire que Schnetzer... tu comprends?
— Ah ! Schnetzer... si tu l'avais vu hier, au rapport.. Il a le nez coupé en deux, d'un coup d'ongle.
— Tiens, des caramels, interrompit Petitmangin, en débouchant un flacon de confiseur.
Mais Montsarrat le considéra avec une expression indéfinissable et murmura :
— C'est tout de même bête ! Avec l'argent de ces foutaises, tu pouvais avoir une demi-douzaine de beaux mouchoirs.
• — Eh bien ! allez-vous passer dans votre famille les fêtes du jour de l'an?
— Oh ! . . . moi, je dois compter un jour de voyage, sur les trois ou quatre, qu'on accorde... Ce serait une dépense inutile.
— Mais vous, monsieur Favières, qui êtes de Paris?
— Moi... vingt-quatre heures seulement... je saute dans le train. Mais le double ne veut pas que je parte, à cause du règlement de trimestre.
— Tous les comptables sont bloqués, ces jours-ci?
— Oh! les fourriers, oui... Tu verras bien si Montsarrat et
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Amicalement, elle causait avec eux... (Pago 74.)
Liv. iO.
Petitmangin se la foulent. Je sais où ils décompteront leur feuille de journées.
En venant de communiquer le rapport, au mess, Tétrelle et son camarade étaient entrés chez la Couturier. A cette heure de la matinée, la boutique était vide, mais Généreuse descendit vivement lorsqu'elle eut, par le judas, reconnu les consommateurs. Amicalement, elle causait avec eux, debout, devant la table où ils se faisaient servir le café. Et elle les étonnait en les nommant, sans confusion, comme de vieux clients, bien qu'elle les vit pour la seconde fois.
Tétrelle fut flatté.
Cette semaine-là, ils vinrent tous les soirs. Ils arrivaient de bonne heure, d'abord pour éviter l'encombrement, ensuite parce que le travail du bureau, nouveau pour eux et prenant à leur yeux une importance exagérée, les déterminait à rentrer pour l'appel.
Alors, ils firent vraiment connaissance avec les Couturier.
Généreuse, si bonne fille, et la vraie femme de trente ans, tout en lèvres et en yeux, comme l'en-tête à promesses d'une facture que son corps acquittait.
Si donnante aussi ! suivant un qualificatif accrédité.
Quand elle servait, le plateau appuyé à la taille, son corsage en surplomb, entre les consommations, elle semblait s'offrir ellemême, apéritive, prête à décoiffer deux goulots compliqués, capsulés d'étoile.
Delphine, très femme à quatorze ans et déjà s'affruitant, mais l'air hostile, la bouche en moue et un regard de fausse dormeuse, accentuant, par comparaison, l'accueil ouvert de l'auti'e. Le « poulot à Généreuse », un mioche de quatre ans, bien doux, vivant dans les jupes de sa grand'inère, une vieille Polletaise sèche