‹ Sous-offsChapitre 152 sur 199 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

en voulût ménager la provision dont elle sentait avoir oesoin encore.

— Maman!... s'écrièrent ses deux enfants.

— Non, je ne peux pas, fil la vieille; quand j'ai entendu monsieur parler de ce motif... vous savez, comme il dit qu'on le porte, j'ai revu le petit, toute son histoire.

Elle s'arrêta une seconde pour se tamponner les yeux, et reprit :

— J'ai eu un fils soldat comme vous, messieurs. Il a passé au conseil de guerre et failli être fusillé pour avoir frappé un sergent... La peine fut commuée en cinq ans de travaux publics... Ça l'a tué tout de même... Il est mort là-bas!

Elle ne pleurait plus, tragique dans son immobilité, avec son grand visage à chairs molles, comme trempé de larmes, délayé dans la douleur.

Elle continua :

— Vous voyez que j'en puis parler, moi aussi, de la caserne. Je l'ai traversée; j'en ai vu des galons et des culottes rouges pour sauver le garçon... Ah! misère!... Ils ont connu, ici, une mère Gâteau un peu nouvelle!...

(( Tenez, j'ai là encore, — donne-la. Maria, — la dépêche du petit. Nous dînions, comme aujourd'hui,... tu te rappelles? — « Maman! une dépêche de Jules », qu'elle me dit. — Il vient en permission? que je réponds.

(( Elle lit la dépêche; je la regardais, je la vois ouvrir des yeux... des yeux, en môme temps qu'elle devenait toute blanche. Je lui crie : — (( Passe-moi ça!... » D'ailleurs, voilà...

Elle nous tendait la dépêche, par-dessus la table. Il y avait :

« Viens tout de suite, maman ; — bousculé un sergent ; — plainte en conseil. »

— « Plainte en conseil ». vous comprenez, nous ne savions pas, nous, — deux femmes... Te descends chez un voisin qui avait été soldat;... je lui montre la dépêche. 11 fait : « Diable! c'est sérieux,

mère Gâteau; on ne plaisante pas avec ça au régiment. Allez voir ses chefs. 11 n'est peut-être pas trop tard pour arrêter l'affaire. »

«Il était à Rouen, dans la ligne. Je pars le soir même. J'arrive à deux heures du matin à la porte de la caserne. — « C'est moi la mère de Jules Gâteau, » que je dis au caporal qui m'avait ouvert. Ah! si vous aviez vu!... Toutle poste était sorti, se pressait autour du sergent quim'expliquaitquejenepouvaisvoirle petit, en cellule depuis le matin.

((A la fin, il a envoyé un homme chez des chefs qui avaient peutêtre de la lumière dans leurs chambres...

— L'adjudant ou l'adjudant-major de semaine, dis-je.

— C'est cela... Et comme l'homme affirma qu'ils étaient couchés, on se risqua à me laisser parler au petit, deux minutes, au seuil de sa prison.

(( Il se défendait... Non, jamais, voyez-vous, je ne croirai qu'il mentait. Ce sergent, ce sergent qui l'avait puni, — un Auvergnat, — passait pour une rosse... Ses camarades en convenaient. Simplement parce que Jules était Parisien, et bien qu'il ne regimbât jamais, cette brutel'avait baptisé : la forte tête, avec une conviction telle qu'il était arrivé à la faire partager aux officiers. D'ailleurs, il se chargeait, disait-il, a d'en faire voir à ceux de ces oiseaux, qui lui passaient « par les mains. »

« Alors les corvées, la consigne, les inspections à tout bout de champ.... une entre autre.... tous les jours : l'inspection avec la garde, sous prétexte de malpropreté... Vous savez çamieuxque moi. »

Nous'le savions, en effet... C'est, de toutes les punitions, la plus légère et la plus"tyrannique peut-être. Elle s'infiige surtout à l'homme qu'on veut embêter... Incessante, elle renouvelle journellement le supplice de l'astiquage entre les exercices, tous les boutons, tous les cuirs et toutes les coutures... la terreur des samedis rendue quotidienne, affolante, d'autant que, — des gradés l'avouent, — il est facile, de toujours trouver quelque chose à redire.

Enfin, Jules ne l'avuil peut èUr j.a- liai.ptV (P&^o 5C3.)

Liv. 74.

Cela, nous le voyions^ pendant que la bonne femme poursuivait :

— Le petit me raconta tout. — Si tu savais, maman, je l'avais sur le dos continuellement. Je rêvais de lui, la nuit. Quand, dans son service de semaine, il traversait la chambrée, au réveil, il me mettait debout, — d'un regard...

« C'était comme s'il m'avait passé sa main toute froide sur les épaules.

« La dernière fois, voilà. A la contre-inspection du samedi, pour les mal notés, le sergent ne trouvant rien à redire à la tenue du petit, s'avisa de lui ordonner de se déchausser et de montrer ses pieds...

«Messieurs, vous ne savez pas, j'ai connu mon garçon, peut-être... Il était d'une propreté, vous n'avez pas idée... C'était aussi la première fois qu'on exigeait cela de lui, et il sentait bien le parti pris de le vexer, devant ses camarades. Il s'étonne, discute, et comme le sergent s'avançait, se baissait, il le repousse d'un geste... d'un geste gamin... comme qui dirait une gifle qui ne ferait point de bruit : ceci...

Et la vieille éloigna d'elle, un peu vivement, de sa main ouverte, la tête de son gendre, qui s'était prêté à cet exemple sans y être invité, en homme habitué à cette pantomime.

C'était bien, en efîel, l'imposition de mains du voyou parisien, appuyant à la tempe la paume qui tamponne habituellement le buste dans un mouvement de défense instinctif.

La conteuse reprit :

— Le sergent se redressa, dit simplement :

« Vous, la forte tête, je vous porte quatre jours... avec le motif. » (( Et il les porta.

« Le motif, c'était :

(( Lorsque ce sous-officier lui faisait une observation, l'a frappé « au visage. »

— Hein? le chameau !... s'écria le serrurier.

Page 1