QUATRIÈME PARTIE
ments, il était fort capable de faire tuer sa compagnie tout entière, lui-même en tête, sans profit, par bévue.
Il fut, dans la chambrée, le père Muratel.
C'est là une familiarité que le soldat se permet toujours vis-à-vis de l'officier en qui il se retrouve, pour ainsi dire. Et Muratel avait gardé l'odeur du rang.
Il y a, de soldat à chef, aux époques de paix même, une confiance qui ne s'explique pas, qui ne s'exprime pas, qui est dans l'air, dans les insignifiances du service journalier. Avec cet instinct qui remplace l'intelfigence inutile à la troupe comme au troupeau, le soldat établit fort bien une distinction entre l'officier de caserne, employé d'une administration quelconque, et l'officier homme de guerre, capable de conduire au feu la fraction qu'il commande.
Muratel fut un bon chef de bureau, indulgent et paterne, que sa compagnie aima pour ces qualités, tout en le reconnaissant impropre à le mener à l'ennemi.
Il faut bien qu'on le sache : la dernière guerre nous a légué un stock de sous-officiers, aujourd'hui presque tous capitaines, et capitaines à qui la plupart des gradés de leur cadre en remontreraient. Il est au moins piquant de constater que nous devons à la guerre de médiocres officiers, alors que la paix eût formé d'honorables adjudants.
C'est là aussi ce que pensèrent les camarades de Muratel, élèves de Saint-Cyr et de Saint-Maxent.
Leur supériorité vexée éclata dans le ridicule sous lequel ils enterrèrent les états de services de ce nouveau venu qui, par surcroît, arrêtait les chevaux emballés et repêchait les noyés. 11 deviiU le « sauveteur, notre éminent sauveteur », et l'on exécuta, au mess, de bien spirituelles variations sur le courage civil, que représentait un terreneuve retirant de l'eau un cheval par transmutation de caricaturiste.
Car Théroïsme est exclusif.^a II semble que le héros est d'un seul métier, qui est celui delà guerre », a dit La Bruyère.
L'officier est communément de cet avis. Tel chargera vaillamment à la tête de ses hommes, qui n'arrêterait pas un cheval dont la Mie met en danger plusieurs existences. Ce ne serait plus que du dévouement, — vertu civile. D'où il faudrait conclure qu'il y a de l'héroïsme à faire tuer son semblable et qu'il n'y en a pas à le sauver.
L'héroïsme, en somme, c'est la réclame des boucheries; — un abattoir que décorerait cette enseigne équivoque : Au Sacrifice.
Gourd fut certainement l'officier que flatta le plus cette situation faite à son supérieur.
Il y trouva une délectation d'amour-propre exquise.
Ce qui dominait en sa jalousie, demeurant étranger à cet esprit de caste encore vif dans l'armée, n'était rien qu'une rancune sourde contre un de ses égaux, parti du même point et passé devant, par la force des choses, sans que lui, Gourd, eût rien fait pour rester derrière.
Ce n'était pas, au fond, un méchant homme. Toute ambition même était morte en soi aujourd'hui. Qu'il travaillât ou non, il finirait dans la peau d'un capitaine. Mais il y a une médiocrité aigrie d'une inconscience dangereuse. Et Gourd étalait cette banahté de funiforme, cette nullité à peine décorative de l'homme de bureau arrivant à la caserne le matin, y revenant à 2 heures, après déjeuner, repartant à 4 heures, las d'une journée dépensée en bâillements, en parlotes...
Ce Heutenant était également sympathique aux soldats. Ceux-ci adorent l'officier fiemmard, l'officier qui leur apporte, mal dissimulés, les dégoûts, les fatigues qu'eux-mêmes ressentent. 11 y a, dans l'accablement des corvées identiques, une parité qui découd le galon. Le bâillement crée une sohdarité; puis, il est rare qu'on ne finisse pas par s'amuser avec les gens qui s'ennuient.
Enfin, comme complément ù ses rancunes. Gourd apportait des charges de ménages : une chose que l'homme marié pardonne difficilement au célibataire.
Car il avait épousé, au fond d'une garnison de Bretagne, la fille d'un
Une grosse fem:ne d'extérieur couiinun le secondait. (Page 571.) Liv. 72.
huissier personne posée, qui croyait devoir, gratuitement d'ailleurs, régler le défrichement de son esprit sur les mutations ascendantes de son mari. D'abord, celui-ci s'était flatté de posséder une femme instruite, ayant « achevé ses études », disait-on. sans que rien confirmât cette asseition, sinon le court internat de la jeune fille dans une pension de Brest, vers l'âge de quinze ans.
Quand Gourd, promu lieutenant, rentra au chef-lieu, on insinua que sa dame avait sacrifié à l'uniforme une position superbe dans l'enseignement. Aujourd'hui enfin, à la veille d'obtenir son troisième galon, l'officier, entre intimes, accordait à sa femme le brevet supérieur, sans qu'elle protestât.
Elle avait gagné à ce jeu une certaine considération, habilement entretenue; De langue acerbe, avec les ressources de l'huissier qu'était son père, elle enveloppait une méchanceté de frais^ menaçante comme un commandement, brutale comme une saisie.
On ne la supportait, dans le clan militaire féminin, qu'en raison de son inélégance, du peu de recherche qu'elle apportait dans sa toilette, auprès de personnes dont c'était l'unique préoccupation. Même on la disait sale. L'ordonnance racontait volontiers des histoires de linge de dessous traînant partout, d'eaux grasses sur le piano' — toutes les vieilles crasses de ces ménages de garçon, qu'une femme de passage ne traverse que pour y aggraver le désordre et la malpropreté.
A la première visite que lui fit Muratel, M^^ Gourd toisa l'homme, le dépouilla, — et, dès le lendemain^ en vendit la peau.
Avant, eux-mêmes, d'avoir eu le temps de porter un jugement sur leur camarade, les officiers, instruits par leurs femmes, le jugèrent sans relief, sans visées, émaillant sa conversation de solécismes à faire rêver un sergent instructeur.
— 11 porte son sabre comme une canne et monte à cheval comme un brasseur, avait dit M""" Gourd.
OIIATRIKME PAiniK
Et elle ajoutait :
— Avez-vous remarqué qu'un officier n'est bien en selle que quand il se sent regardé par une femme?
Cette déclaration, dans sa pensée, confirmait le céliLat annoncé de Muratel.
— En somme, pas gênant. Tu commanderas la compagnie si tu veux, concluait-elle.
Incidemment, quelques jours après, le sergent-major apprenait à Gourd que le capitaine avait défendu sa porte.
— Vous viendrez lorsque je vous ferai demander. Je serai assez souvent à la caserne pour vous éviter des courses inutiles.
En effet, on le vit au quartier trois fois par jour. Il y faisait une première apparition le matin, se trouvait dans la cour à l'heure de la Décision et ne quittait, dans l'après-midi, le bureau du sergent-major qu'après avoir signé toutes les pièces quotidiennes.
Ce n'était point, d'ailleurs, le seul officier qui désirât n'être pas relancé chez soi, à toute heure.
Gourd, néanmoins, demeura rêveur. Et comme il rapportait le fait à sa femme :
— La consigne ne te concerne pas; tu as une visite à lui rendre, dit-elle.
Le lendemain, le lieutenant se présenta chez Muratel. Il le trouva achevant son installation, déballant encore, clouant... Seulement, il n'était point seul. Une grosse femme, d'extérieur commun, le secondait, comme chez elle, en déshabillé du matin, surprise dans le désordre d'un emménagement.
— Je vous dérange, dit Gourd.
— Mais non; je vous demande pardon de vous recevoir ainsi...
Il s'embarrassait dans ses excuses, décelant le faux empressement de l'enfant qui a commis une faute jusque-là inaperçue. Et comme,
discrètement, la femme disparaissait, Muralel acheva soi-même sa déroule.
— Heureusement... madame... la concierge, a pu m'aider... je me fie peu aux ordounances...
Ils causèrent pour causer, pendant dix minutes, puis le lieutenant se retira, fixé.
L'explication fournie par le capitaine était d'autant moins plausible que Gourd, avant de monter, s'était renseigné auprès delà véritable concierge.
« L'autre est sa maîtresse, » pensa-t-il. M""' Gourd, tout de suite, l'affirma. « C'était du propre... d'un bel exemple... Il lui semblait naturel, maintenant, que ce monsieur consignât sa porte. »
— Et qu'est-ce que cette fille?
Il le dit : une dondon. Il n'avait vu en elle, tout d'abord, qu'une de ces femmes qu'on prend à l'heure, pour les gros ouvrages.
— C'est la façon maladroite dont il a voulu me ^donner le change qui m'a éclairé... Je ne lui demandais rien.
En somme, ce fut là, pendant quelque temps, tout ce qu'on connut sur le couple.
Enfin un camarade de promotion de Gourd, ayant appartenu au régiment que quittait Muratel, apporta de nouveaux documents.
Depuis des années l'officier vivait avec cette femme, mais jamais ils ne sortaient ensemble; il la cachait. L'origine de leurs relations était inconnue.
M""' Gourd ne déplora pas cette lacune qui donnait carrière aux légendes. Il y en eut une, qui vint à l'oreille du chef de bataillon.
C'était un homme jeune, de grand avenir. Il avait, lui aussi, pesé Muratel. Il ne descendit pas en ce coin de faiblesse, où se trouvait peut-être, pourtant, la clef de toute une vie. Il eut le pressentiment d'un de ces drames à deux personnages autour desquels, jouant le