QUATRIEME PARTIE
La nouvelle brutale, sans commentaires, de cet avancement inespéré, la ravissait et l'inquiétait à la fois. Il lui semblait impossible qu'un officier s'embarrassât d'une pauvre lille comme elle.
Elle partit cependant, sans dessein, sans pensée, toute au présent.
Et quand il lui proposa de se mettre ensemble^ de ne plus se quitter, elle l'adora.
Les premiers temps, l'uniforme l'impressionnait. Elle y touchait, le rangeait, avec des mains de paysanne dévole entretenant des vêtements de prêtre. Elle avait de continuels étonnements, des doutes naïfs ; elle disait :
— Est-ce drôle que tu veuilles encore de moi, maintenant !...
Dès qu'il rentrait, elle courait se laver les mains afin de ne pas salir sa tunique neuve. Tout un fond de grosses admirations rurales lui montait aux yeux, aux lèvres. Lorsque, déshabillé, il ne la regardait pas, elle tâtait l'étoffe, caressait le galon, polissait les boutons*
Puis, à le voir si peu infatué de son grade, sa passion, sans s'atténuer, se classa. Elle retrouvait, sous l'officier, le petit sergent.
Ils avaient dû régler leur vie. Us ne pouvaient songer à se marier et le concubinage, dans la position de Muralel, commandait des ménagements infinis. Leur bonheur dépendait de la discrétion qu'ils mettraient à en jouir.
De ce jour dataient les quinze années d'internement qu'avait subies la jeune femme. Jamais ils ne sortaient au bras l'un de l'autre; quand on sonnait, elle disparaissait. Elle était restée, en celte vie pourtant commune, la maîtresse d'une nuit qu'on cache dans la ruelle ou derrière une porte, à l'annonce d'une visite.
Elle avait accepté ce ravalement; elle s'était faite sa servante, à l'exemple des servantes de curés qu'elle avait connues, la chose anonyme, muette, qu'on ne voit pas souffrir, pleurer ni rire, et qui rit, souffre et pleure pourtant.
Tout de suite, d'ailleurs, sur sa demande, Muratel était envoyé en Afrique, et c'était là que les douze dernières années s'écoulaient...
Quelquefois, Virginie attendait pendant plusieurs mois le retour d'une colonne dont son amant faisait partie. A l'une de ses escales, Muratel la rendait mère.
Et cela : l'ancienneté de leurrencontre; la simplicité de leur cœur et de leur esprit; ces départs qui rajeunissaient leurs désirs; un relâchement de discipline et de représentation; la petite fille enfin qui leur était venue et qu'ils élevaient entre eux; — tout cela décidait cette définitive mêlée de soins, d'habitudes, de sentiments , moins le collage que l'inextricable enchevêtrement de deux existences.
En France, aujourd'hui, c'était une vie nouvelle qui s'annonçait; la garnison de province s'érigeait avec ses embûches, ses platitudes, ses mesquineries, toutes les misères du sabre au fourreau, de l'épaulette et de la parade : l'agitation de la mouche dans, un verre d'eau.
Déclarant franchement qu'il s'endormait sur la théorie, la stérile compulsation d'auteurs ell' adroit démarquage pompeusement qualifiés (( travaux d'hiver », Muratel dépensait son activité corporelle dans les minuties du service, ces petits soins par oîi se trahissent toujours les origines de l'officier.
Dans l'administration intérieure de sa compagnie, un jeune capitaine s'inquiétera, de temps à autre, des variations du Boni.
Un vieux capitaine vérifiera les comptes du caporal d'ordinaire, passera dans les chambres, à l'heure de la soupe, — pour la goûter. De même il descendra aux détails de l'habillement, de l'entretien, de l'hygiène, en ces coins inexplorés par l'officier d'étude pour qui sa
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compagnie n'est jamais qu'un paquet d'hommes à jeler sur le terrain, en temps opportun, — comme une pièce sur l'échiquier.
L'observation à la lettre des mesures d^ailleurs prescrites par les chefs de corps, mais auxquelles peu de jeunes officiers s'astreignent, fut, au contraire, pour Muratel, la constante préoccupation.
Il trouvait en sa maîtresse un singulier auxiliaire.
C'est qu'elle les connaissait, les soldats, depuis vingt ans! L'ordinaire de la troupe n'avait plus de secrets pour elle et le jour où son amant commanda une compagnie, elle en vint à considérer la centaine d'hommes qu'il avait sous ses ordres comme une grande famille à faire vivre, à administrer, — ingrate comme toutes les familles; un corps sans tète et sans âme, pour qui le capitaine devait être l'une et l'autre.
Ces idées, il les lui avait soufflées, car il tenait en réserve, toujours prêtes, deux ou trois belles phrases toutes faites sur le rôle du chef vis-à-vis de ses inférieurs :
« L'armée est une grande famille... »
a Le capitaine est le père de ses soldats... »
Il disait cela si convaincu, enfoncé d'un tel cœur dans cette utopie, que Virginie s'était habituée à regarder cette idéale compagnie avec le respect qu'a pour l'inaccessible famille de son amant, une maîtresse de basse extraction.
Elle sentait là, fille simple, une grande chose pour qui elle comprenait qu'on se passionnât. Et à travers les confidences, les récriminations, les enthousiasmes, la grosse expansion de Muratel, elle s'appliquait à deviner la caserne et le soldat.
Peu à peu elle s'était intéressée aux moindres agitations de ce microcosme; prescriptions, reformes, punitions, rien ne lui était étranger.
Le soir, il n'était point rare (ju'ils examinassent eHsembIc un cas ifindiscipline.