QUATRIÈME PARTIE
lement le lieutenant dut céder le pas à son supérieur, mais son ancienneté au corps en souffrit cruellement. Sa femme attisa cette rancune, lui souffla que c'était un coup monté pour le vexer.
Ce ne fui d'abord qu'une légère escarmouche, un harcèlement de tirailleur isolé, dont les coups portent tous.
Gourd multipha ses visites, à l'improviste, sous de futiles prétextes.
— Il n'avait point vu le capitaine à la caserne, alors il avait jugé convenable de monter lui demander la permission de l'exercice.
A mots couverts, il retranchait son apparente indiscrétion derrière la défense de le déranger qu'avait faite Muratel à ses soldats.
Et la joie de Gourd était de tomber au milieu du ménage : Virginie venant ouvrir, toute troublée, disparaissant ensuite précipitamment, avec un regard inquiet sur le désordre d'une pièce avouant le concubinage, la femme à demeure. Elle, flairait l'ennemi, l'inférieur se gaudissant des écarts de son chef, donnant à sa réputation le coup d'épaule anonyme de la foule.
A la fin, Muratel condamna sa porte.
Alors, froissé, Gourd sema de perfides insinuations. Le capitaine, évitant avec soin les réceptions, les corvées officielles, donnait créance à tous les bruits.
— Il n'est jamais chez lui... C'est au point que mon mari n'a pu lui rendre encore la visite dont il nous a gratifiés, à son arrivée.
Avec un rire méchant, M"'^ Gourd notait le parti pris de faire la sourde oreifle, lors même que l'éclat des voix, derrière la porte, ou le traînement d'un pas, trahit la présence de quelqu'un. A chaque récrimination, embusquée au coin de chaque trait, surgissait la maîtresse, point nommée, mais vivante quand même, — la femme puissante, capable de cette domination.
Et ces dames, entre elles, citaient des exemples rapportés par les romans, les histoires de journaux : des filles fracturant l'honneur d'un
homme, pénétrant dans sa vie et s'y installant. Virginie fut nettement exécutée. Un portrait d'elle circula où elle était décrite commune, épaisse, vieille et laide : — un monstre.
— Il n'ose pas sortir avec elle, affirmait M'"** Gourd qui, dans le cas contraire, eût crié au scandale.
Mais, l'été suivant, l'animosité de Gourd subit une déviation.
La ridicule indemnité, en remplacement d'eau-de-vie, que le Ministre alloue au soldat, pendant les chaleurs, suggérait à Muratel l'idée d'augmenter la ration individuelle, en consacrant une partie de sa masse noire à l'achat d'un petit fût de rhum. 11 s'entendit avec son sergent-major pour que le livret d'ordinaire ne mentionnât pas cette dépense, et il crut éviter une explication avec Gourd en décidant que les litres d'alcool additionnels seraient consommés au réveil, dans le café. En outre, Muratel ordonnait qu'on vînt prendre chez lui, tous les soirs, la distribution du lendemain, afin qu'on hq se livrât pas, dans la compagnie, à ces expériences de coupage dont les fourriers se montrent amateurs.
Le lieutenant, lorsqu'il connut l'existence de ce dépôt, chez son capitaine, sentit sa conscience s'éveiller.
Il venait à la caserne avec un pèse-liqueurs, frottait l'une contre l'autre ses mains trempées d'alcool et en humait ensuite l'arôme. Il voulait l'eau-de-vie « transparente, droite en goût », disait-il, répétant une phrase lue le matin, en des instructions spéciales sur la matière. Un jour il emporta, à titre d'échantillon, une petite fiole pour en faire analyser le contenu, « dans l'intérêt des hommes », déclarait-il.
Et, plusieurs fois, il refusa d'approuver le règlement du prêt, en donnant sa signature d'officier directeur de l'ordinaire. Il revint sur sa détermination, s'étonnant seulement, à mots couverts, que le fût de rhum restât chez le capitaine, car il ignorait toujours le service rendu par la masse noire, ne voyant figurer aux dépenses, strictement, quô l'équivalent, en nature, de l'indemnité représentative.