QUATRIÈME PARTIE
Blessé, Muratel renvoya le fût à la caserne. Mais « ga ne prouve rien », grommelait Gourd, d'un air louche, sous-entendant des tripotages.
Il avait, d'ailleurs, raconté l'histoire de façon plaisante, afin d'en atténuer la perfidie, — d'abord.
Maintenant, au mess, — où Muratel avait obtenu du colonel l'autorisation de ne prendre que demi-pension, malgré sa qualité de célibataire, — les bons camarades le consultaient sur la viande, les légumes, les alcools.
Et il arriva que sa simplicité moquée, alfolée par ces jappements, soufîrit.
Longtemps, il n'avait pas compris qu'on rît, à table, lorsqu'il avouait avoir été caporal muletier, avant la guerre. Des capitaines, plus vieux que lui, avec les mêmes antécédents, s'irritaient de cet étalage qu'il faisait des siens ; cependant que les jeunes pouffaient dans leurs serviettes.
— Ce pauvre Muratel! Il a reçu un coup de soleil en Afrique, disait-on.
Et la joie ne tombait, parfois, que pour faire place à cet apitoiement qu'éveillent les idiots, dans les familles.
Il n'ouvrait plus la bouche sans qu'on cherchât à ses paroles un sens pitoyable ou bouffon.
— Nous l'abrutissons, déclaraient gaiement les officiers.
On s'ennuya, au mess, quand il dut partir en permission pour assister à l'enterrement d'un parent de province.
Justement, cette semaine-là, de concert avec son sergent-majoi-, il avait arrêté une réforme reconnue nécessaire.
A la chandelle, plantée dans la boule de son ou dans une pomme de terre, il substituait de petites lampes à huile, à raison d'une par chambrée.
Plusieurs compagnies, au régiment, avaient déjà expérimenté ce nouveau mode d'éclairage et s'en félicitaient. Seulement, les règlements ne mentionnant pas les lampes parmi les denrées imputables aux ordinaires, la plupart des commandants de compagnies, pour se soustraire au contrôle vélilleux des intendants, déguisèrent la dépense, la firent rentrer dans une des catégories énoncées au livret.
C'était, en somme, plus irrégulier encore et Muratel crut bien faire en alTectant à l'achat des lampes une certaine somme, prise à nouveau sur sa masse noire. Au règlement du prêt, le capitaine étant absent. Gourd, bouta le nez sur l'omission de la dépense. A ses questions comminatoires, le sergent-major se troubla, confessa l'existence d'une masse noire.
Ce fut, pour le lieutenant, une grosse joie. Cette opération, formellement interdite, constituait un détournement de fonds.
Immédiatement, en confidence, avec la fausse camaraderie qu'ébranlent les scrupules de l'officier probe; avec -la terreur avouée d'une complicité présumable, Gourd consulta ses collègues.
— Je dois, avant tout, n'est-ce pas, dégager ma responsabilité? Mon devoir est de prévenir le commandant. Il y a des choses, d'ailleurs...
Maintenant il ne se gênait plus, rendait tragique l'histoire du fût de rhum.
Il allait jusqu'à insinuer que le fournisseur n'avait pas signé le livret d'ordinaire ; que le capitaine déguisait son écriture pour approuver la livraison ...
Les autres hochaient la tête gravement.
— C'est peut-être un faux imbécile, dit quelqu'un.
Et toute la famille s'indigna, vilipenda ce membre indigne.
— Oui, oui, il faut prévenir le commandant. Gourd se rendit auprès de lui.
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Muratel descendait de ch«val, quand l'adjudant de semaine accourut vers lui. (Page ÎS88.) Liv. 74. 74
— Je le savais, dit le chef de bataillon, aux premiers mots sur la masse noire. Votre capitaine m'a confié cette infraclion au règlement, lorsqu'il était trop tard pour y remédier. Mais j'ai la note de toutes les dépenses qu'a couvertes cette masse et elle doit s'éteindre avec le dernier achat que vous me signalez. Le fait ne se renouvellera pas. J'en ai^ d'ailleurs, marqué tout mon mécontentement à votre chef... Je vous remercie néanmoins... Votre observation, à titre décommandant de compagnie, est régulière. Mais il n'y a pas lieu de vous alarmer.
Gourd resta un peu interloqué. 11 s'attendait à une enquête, des félicitations. Les révélations ruminées, quant au fût de rhum, lui restèrent dans la gorge. Il avait senti, chez le commandant une réserve glaciale. 11 se retira, vouant à Muratel une haine méprisable d'homme joué.
La vérité, c'est que le chef de bataillon ne savait rien. Mais il avait tout de suite tlairé la délation et il l'étouffaif, sa réservant d'en sonder les motifs ensuite. Il possédait son Muratel à fond. Il le jugeait franchement nul, sur le terrain. En campagne, il l'eût étroitement surveillé. Mais, somme toute, était-il le seul?
Au bataillon, deux capitaines, inamovibles, révélaient cette inquiétante médiocrité. Et, dans tout le régiment, combien, parmi ces birbes, eussent été capables, le cas échéant, de faire évoluer une unité tactique?
Muratel, dès qu'il rentra, fut mandé chez son chef direct.
Celui-ci alla droit au fait.
— Vous avez une masse noire: je le sais. Pourquoi? Et quand le capitaine eut exposé ses raisons.
— C'est bien ; je vous crois. Vous me dites que cette masse a soldé des achats que la nomenclature inscrite au livret d'ordinaire répudie. Vous avez la note de ces dépenses?
Muratel la donna, et aussi les factures acquittées des fournisseurs.
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— Gardez-les. Celle masse est-elle éleinle?
— Il me resle six francs.
— Je vous. donne jusqu'à demain pour balancer le compte. Achetez ce que vous voudrez, pourvu que votre compagnie en profile. C'est, entre nous, question de conscience, l'afTaire n'ira pas plus loin. Seulement, rappelez-vous que lorsque la conduite d'un chef est à l'abri de tout reproche, il a pleins pouvoirs pour se faire obéir... et respecter.
Muratel, très pâle, très frappé, comprenait maintenant. Les aveux du sergent-major achevèrent de Téclairer.
11 resta maître de lui, fit seulement communiquer à Gourd, dans la forme d'une note de service, l'acquit des fournisseurs.
Les jours suivants, ils se saluèrent... militairement, demeurèrent ensuite, aux exercices^ des heures durant, côte à côte devant les classes d'inslruclion, sans échanger deux mots. Gourd, d'ailleurs, le premier coup de pioche donné, abandonnait à sa femme le sourd travail de diffamation. Elle colportait ce scandale récent, reprenait l'histohe du rhum, montrait Muratel vivant sur les fonds de l'ordinaire.
— On ne me fera pas croire qu'il gardait ce fût chez lui dans l'intérêt de la compagnie. C'était soi-disant, du rhum à deux francs le litre. Je l'ai goûté... Mon épicier vendle même, exactement, un franc soixante-quinze...
En riant, elle ajoutait :
— Non, je crois qu'il se contentait de la commission sur le fût. Mais oîi elle triomphait, c'est lorsqu'elle établissait les charges de
ce céHbataire, n'arrivant pas à vivre avec sa solde. Elle élargissait le débat, y introduisait la Maîtresse comme un tuteur contre lequel ses arguments prenaient force. Elle la faisait parler, agir, lui souftlait son caractère, l'influence qu'elle-même avait prise sur Gourd ; et elle montrait cette fille poussant son amant, lui mettant la main dans le sac, tripotant avec lui les liards de la compagnie et les coupant en quatre pour s'en attribuer les rognures.
— Si ces histoires conlinuent à courir sur son compte, ma foi ! j'avertis le colonel, déclara un capitaine adjudant-major intègre.
Dans l'attitude des officiers à son égard, Muratel observa un refroidissement graduel ; — et il s'hébétait à comprendre.
Le régiment rentrait exténué, après une après-midi de marche, au soleil de juillet. Les faces turgescentes luisaient de sueur, étranglées par la jugulaire; les cils, les sourcils et la barbe, poussiéreux, semblaient avoir ramassé les toiles d'araignées d'une cave.
Muratel descendait de cheval, lorsque l'adjudant de semaine accourut vers lui.
— Le colonel vous prie de passer à son bureau, mon capitaine.
Muratel répéta : « A son bureau... » avec cet affaissement moral qui suit la fatigue physique des longues marches, l'été.
Et tandis qu'il s'en allait, botté, la jugulaire au menton. Gourd entra dans un groupe d'officiers qui causaient, les rangs rompus.
— Je crois bien que le colonel a remarqué la tenue du capitaine, aujourd'hui, dit-il.
— Il a son coup de soleil d'Afrique, reprit un sous-lieutenant. 11 m'a raconté, pendant une pause, qu'un aigle apprivoisé par lui, puis offert à je ne sais quel muséum de province, ne l'avait pas reconnu à son passage dans la ville, dix ans plus tard.
— Ça ne vaut pas l'histoire du sanglier domestique, qui couchait sur sa descente de lit, ricana un troisième.
Alors, une joie énorme lU explosion.
Mais on se passionnait suilout pour l'aigle. — « Il ne l'a pas