QUATRIÈME PARTIE
reconnu... L'a-t-il reconnu? » devint la plaisanterie d'un haut goût, avec laquelle les officiers s'abordèrent au mess, pendant quinze jours. Quand Muratel rentra chez soi, ce soir-là, Virginie, qui l'attendait, s'exclama.
— Gomme tu es fait ! Ah çà ! qu'as-tu ?
Ilrépondit vaguement, tournant comme une bête en cage, conservant son sabre et sa jugulaire, très rouge.
Elle dut les lui enlever. Il se laissa faire, tomba dans un fauteuil où il se prostra. Alors elle le déchaussa, ouvrit son dolman. Puis, comme à un enfant, elle lui lava la figure, les pieds, sans qu'il parut sensible à ces soins, malgré les douceurs dont elle les accompagnait.
— Tu te rappelles?... Tu ne te rappelles pas le jour où j'ai fait ainsi ta toilette, pendant que tu travaillais?
Elle l'embrassa, sentit la peau brûler sous ses lèvres.
— Mais mon pauvre ami, c'est une congestion. 11 faut te coucher. L'ordonnance arrivant, elle l'envoya chercher de la glace, prépara
des compresses.
Toute la nuit il divagua. Il s'agissait de la rupture d'une liaison ;... du colonel... Mauvais exemple...
« Ça ne fait rien ;... tu loueras une chambre dans la maison... Le colonel a raison : « L'affichage, capitaine... Plus de prestige! » 11 a a été très gentil. Il m'aime bien. »
Virginie approuvait, berçait ce délire auquel elle ne supposait pas un fond de vérité. « Oui, elle déménagerait le lendemain... »
Mais il s'emporta.
— Gourd! c'est ce salaud de Gourd!... Sa femme le fait cocu, tu * sais, oui, avec mon sergent-major. Je le dirai à Gourd, c'est trop
bête!
Puis, calmé, une minute après :
— Je démissionnerai... Nous irons vivre dans ton pays... Mais le jour de la noce, je flanque Gourd aux arrêts, je te préviens!
11 s'assoupit, se réveilla au milieu de la nuit, appela son sergentmajor.
— Envoie-le chercher... J'ai mon plan. Je ne peux plus rester au régiment, n'est-ce pas? Eh bien! je demande au ministre le commandement de la mission qui vengera la mort de Palat, du lieutenant Palat. Je connais l'Afrique. Il faut seulement que je me hâte, parce que je pourrais être devancé.
Virginie, navrée, déclarait cependant l'idée très belle, afin qu'il lui permît de renouveler les compresses. L'exaltation des premières heures tombée, il déraisonnait à froid, plus inquiétant encore, avec un continuel claquement du pouce contre le médius.
Elle se rappelait l'avoir vu ainsi pourtant, une fois^ en Afrique.
— Une insolation, avait dit le major.
Mais dans ses confidences, elle relevait aussi une fièvre typhoïde, trois mois d'hôpital, avec la crainte, ressentie par ceux qui le soignaient, d'une lésion cervicale inguérissable.
Elle se consolait en croyant plutôt à un retour de l'accident d'Afrique, après cette terrible journée de soleil.
Au matin, il sembla plus calme, exigea seulement qu'on allât chercher son sergent-major.
Et quand il fut là, il lui dicta un rapport au ministre.
Le lendemain, il voulut retourner à la caserne, « où son absence pouvait être commentée, après les représentations officieuses du colonel », dit-il.
Il s*en alla; et Virginie, de sa fenêtre, le guettait, le voyait disparaître, au tournant de rue, descendait alors et courait derrière lui, afin de le suivre des yeux plus longtemps.
Pendant huit jours, elle ne vécut pas. Elle l'accompagnait jusqu'à