‹ Sous-offsChapitre 163 sur 199 · QUATRIÈME PARTIE SOI · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE SOI

la caserne, sans qu'il le sût, comme ces enfants que les mères surveillent de loin, inquiètes, quand ils vont à l'école.

Elle ne revenait qu'après l'avoir vu entrer au quartier. Et elle attendait ensuite anxieusement son retour, n'osant aller au-devant de lui, de peur qu'on ne les rencontrât ensemble.

Elle s'étonnait qu'il fût, à sa sortie du mess, après déjeuner, — tout autre que le matin. Il partait raisonnable presque et son retour la désespérait. 11 voulait faire ses malles, afin d'être prêt à s'embarquer lorsque le ministre se serait prononcé.

Elle sentait, sous cette reprise de folie, une occulte influence, un ricanemeni approbateur de méchantes gens, égayant un déjeuner avec les contes du monomaniaque.

Tous les jours il écrivait au ministre. Virginie appréhendait qu'une lettre, non interceptée par elle, n'arrivât à son adresse...

Elle avait caché les armes. Un matin, sans motif, il était parti avec son étui de revolver. Et elle se sentait devenir folle elle-même, en l'expectative d'un soldat apportant la nouvelle de quelque éclat, à la caserne, à la caserne où elle ne pouvait le suivre, l'apaiser avec des paroles familières...

Un jour enfin, où elle avait réussi à retenir Muratel, elle guetta son sergent-major, obligé de venir lui communiquer les ordres, et alla à sa rencontre, dans l'escalier,

— Est-ce que vous n'avez pas observé un... un manque de suite dans les idées de votre capitaine, depuis quelque temps ?

Tout de suite, le sous-officier parla.

— Je ne le reconnais plus. Et je me suis bien aperçu que c'est aussi le sentiment des officiers. Il a l'air de rêver tout haut. Hier, au rassemblement de la compagnie, je ne sais ce qu'il a dit; tous les hommes riaient. J'en ai dû punir deux... Non, ça ne peut pas durer... Sa mission, c'est la fable du mess... Il aies yeux hors de la tète quand il en sort...

— Ils sont jaloux, me disait-il; ils savent bien que je serai désigné par le ministre...

Virginie écoutait, le cœur tordu. A la fin, elle interrompit le sergent-major.

— Vous pouvez, n'est-ce pas, rester auprès de lui, là-haut, pendant une heure?

— Oui.

— Où demeure votre commandant ?

Il donna l'adresse; elle remonta, s'habilla en hâte, s'en alla pendant que Muratel dictait en arpentant sa chambre, d'une allure d'halluciné, avec, toujours, cet insupportable claquement de doigts qu'il ébauchait la nuit, même en dormant.

Elle avait tout pesé, depuis huit jours; sa détermination subite n'était que la chute d'un fruit mûr. Un médecin, qu'elle avait vu la veille, avait trouvé Muratel bien malade. 11 lui fallait des soins spéciaux,.., un traitement à l'hôpital, voire à l'étabhssement de Charenton.

Elle avait compris que, si elle tardait, si l'initiative de cette mesure ne venait point d'elle, c'était leur condamnation à tous deux. Elle n'empêcherait pas son internement et on lui tiendrait compte des obstacles qu'elle y aurait apportés. En l'atmosphère d'hostilité où elle se sentait, chacun de ses actes pouvait être imputé à crime. Elle aurait fêlé cette tête, ouvert la blessure par où l'intelligence s'en allait en fumée. Puis, en cette cervelle d'humble, de dévouée, la hiérarchie implacable s'était implantée; l'uniforme conservait tout

Elîc le reconnut, comprit i|uc le inulheur enlrail chez elle. (Pii^'c u'Jlî.)

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son prestige et, depuis le jour pourtant ancien de leur rencontre, en dépit d'un long concubinage, elle était resié'e, vis-à-vis de son amant, l'inférieure, la nommée Virginie, la chose à côté, que la Grande Famille militaire relègue au bas bout de la table, parmi les pelures.

Les chefs de son amant elle les avait toujours considérés comme ses supérieurs, à elle aussi. Muratel ne lui appartenait pas; il était tout entier à ses deux familles : la sienne propre et celle où il entrait par alliance, celle de l'épouse : l'Armée. Ce n'est pas elle qui lui eût conseillé de démissionner pour légitimer leurs amours. Telle quelle, rien n'avait manqué à son bonheur. Plus tard, quand il serait libre, retraité, on verrait. Et jamais elle n'avait envi^iagé la possibilité d'une rupture la jetant à l'ornière.

Elle allait donc droit à ce jeune chef de bataillon dont elle connaissait le rare esprit de justice. Et elle avait tout dit, réclamé l'hôpital, c'est-à-dire une séparation qui la laissait sans ressources. Timidement, elle indiquait sa récompense : la permission de voir MuVatel en debors des jours de visite réglementaires.

Le commandant, "gêné par l'émotion contenue qu'il sentait chez cette femme, sous la peau, à la racine des cils, au bords des lèvres, promit d'obtenir l'autorisation qu'elle souhaitait.

— Vous savez, mon commandant, je ferai ce qu'on voudra... Quand il sera habitué aux nouvelles figures, je m'en ii-ai si l'on veut.

— A-l-il encore une famille? demanda l'officier.

— Un frère..., curé dans les Ardennes.

— 11 faudrait lui écrire... Je m'en charge, parce que, sa solde, vous ne pouvez la toucher... On la remettra à ce frère. Vous le connaissez?

— Apeine...

— iMifin, vous vous arrangerez avec lui.

Le Soir même, le médecin-major, prétextant une visite à un ami commun, emmenait Muratel dans une voiture, à l'hôpital.

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