‹ Sous-offsChapitre 166 sur 199 · UNE FIN · texte numérisé non relu

UNE FIN

Ils ne se quittaient pas. Capitaines de la même promotion, appar tenant au même bataillon, tous deux célibataires, Dubuc et Rameau prenaient leurs repas ensemble, au Bras-d'Or, le mess des officiers commandant les conipagnies détachées dans les forts. Ils sortaient du rang. Engagés volontaires en 58, sous-officiers en 70, sous-lieutenants après la campagne, ils avaient, depuis, attendu le deuxième galon et le troisième enfin, accordés à leur ancienneté, comme une augmentation dans les administrations qui se respectent,

La gratification c'avait été, l'année précédente, la croix qu'ils avaient reçue le même jour. Aussi ne désiraient-ils plus rien, confits dans leur grade jusqu'à la limite d'âge, qu'ils devaient atteindre dans cinq à six ans.

Dubuc, épais, carré, la moustache grisonnante, avait une figure placide de bon bureaucrate. Le col-carcan, encore réglementaire, ^refoulait un bourrelet de graisse barrant la nuque et bougeant drôlement lorsque son cheval amblait.

Hameau, plus grand, corseté, se teignait, affectait une propreté méticuleuse, un soin de sa personne qui plaisait aux femmes, dénonçait le vieux soldat.

La vie croupissante des garnisons de province, ils avaient, apparemment, trouvé le moyen de l'arranger à leur gré, car ils n'en médisaient pas. Après déjeuner, ils descendaient au café faire leur partie de piquet, et, le soir, après un tour sur la jetée, régulièrement ils revenaient par la rue de Paris, se séparaient, quelquefois sans une parole, sur une simple poignée de main.

Aux exei'cices. aux marches d'entraînement, ils se rejoignaient à

QUATRIÈMi-: PARTIE 003

la pause, poussaient leurs chevaux l'un conlre l'aulre, éclianji,'eaient les mêmes remarques sur le temps, les décisions du colonel, la santé et la fantaisie des deux botes, \oisines de râtelier.

La conversation des vieux capitaines stupéfie, comme le travail de deux heures d'un frotteur qui ne suerait pas.

Longtemps, à les voir si unis, on s'était montré surpris qu'ils n'habitassent pas la même maison meublée. Dubuc, en elfel, gardait sa chambre de la rue Thiers, tandis que Rameau s'entêtait h demeurer rue de la Bourse. Cela à part, c'était une association charmante, n'offrant point prise même aux faciles vilenies des envieux et des désœuvrés.

Ceux-ci cependant, sur le dire d'un sergent-major affirmant le fait, trouvaient à gloser.

— C'est complet ! ils ont la même femme !

Ils la nommaient; tout le régiment, en huit jours, coimut la nouvelle. Alternativement, les deux capitaines couchaient rue Gazavan, chez Herminie.

Et tout le monde se rappelait, pour l'avoir vue à Tortoni et dans les restaurants de nuil, une petite femme toute ronde, duveteuse, avec de jolis yeux noirs presque sérieux et une quasi-décence dans le marchandage qui lui valaient l'estime des messieurs âgés et des officiers.

C'était la prostitution rangée, nippée, offrant des garanties dans la débauche et une sécurité dans le hasard, affriolant les gens graves, en des situations où raffîchage doit être évité.

Pour l'officier pauvre, principalement, c'était, à côté du mariage impossible, l'illusion d'une vie réglée, de la femme à soi, connaissant vos manies, vos habitudes, vos ressources; en outre pas gênante, sans velléités de compromission, car elle ne s'installait jamais chez ses clients sérieux recrutés parmi les officiers et elle n'exigeait pas davantage qu'ils la promenassent à leur bras.

On venait chez elle et 1 on y revenait. On s'enfonçait alors, peu à

peu, en un demi-collage tranquille, presque honnête, une popotle oii l'on vivait mieux, à moins de frais et avec moins de transes qu'au fond des cantines d'amour ordinaires.

Pour qui connaissait Dubuc et Rameau, rien n'était plus aisément explicable que leur attachement à cette femme. Au cours d'une de leurs conversations niaises, en s'entendant vanter par son camarade l'excellence d'un fruit sur le bord de la route, à portée de toutes mains, sans doute l'un des officiers avait eu la tentation d'enfant de secouer l'arbre à son tour.

C'était le bon Dubuc qui, un matin, avouait à son collègue la rencontre faite la veille, au sortir de Tortoni.

— Mon vieux, une petite femme charmante...

(( Et du linge, pas une roulure, tu sais... .J'ai passé chez elle une nuit très drôle, pas drôle comme tu crois... Mais nous avons causé: il y a chez cette fille un mélange de gaminerie et de gravité vraiment amusant.

Et il détaillait l'appartement, s'arrêtait à dés chosettes revues à distance.

— Vrai, on peut aller là; c'est propre, propre et discret... Et il y a une bonne, conclut-il admirativement.

Puis, simplement, il donna l'adresse, se promettant bien de retourner rue Cazavan, dit-il.

Le soir même, le capitaine Rameau, en bourgeois, s'arrangeait pour reconduire Herminie dont il venait d'être, comme par hasard, le voisin de stalle au théâtre. Et dans la chambre de la femme, tout de suite, il découvrait au mur un râtelier où, parmi une demi-douzaine de pipes, celle de Dubuc, bien connue, avait cependant un petit air de nouveauté, une jeunesse de crépi frais, dans les culottages anciens de ses voisines.

Au lit, les premières curiosités sensuelles satisfaites, la petite femme exposait ses préférences, posément, disait sa vie à présent, sa

Page 1