LA FILLE A BOQUET
Sous le soleil de midi, à deux pas du facUonuaire rôti sur pied, le sergent de planton lisait avidement un roman-feuilleton, à la porte du quartier.
— J' pourrais-t-y voir Tadjudant Peuvrier?
Le sous-officier leva les yeux, dévisagea d'abord, sans répondre, un petit vieux chétif et matois qui ressemblait, dans une blouse neuve, bouffant de partout, à l'une de ces caricaturales baudruches peintes où le nez seul fait saillie, bref et pointu.
— L'adjudant Peuvrier? répéta le sergent. Un homme de garde ! Un soldat s'approcha, les mains dans le rang.
— Allez voir à la cantine, si les adjudants ont fini de" déjeuner, et dites à l'adjudant Peuvrier qu'un civil le demande à la porte.
— Boquet... Boquet, de Saint-Nicolas... il saura bien, ajouta le paysan. On a vécu ensemble quasiment comme père et fds, pendant six mois ; c'est pas déjà oublié, à c't' heure.
Le sergent s'était replongé dans l'horreur de son roman, mais trois hommes, la jugulaire en mentonnière, assis sur un banc du poste continuaient à rompre leur désœuvrement en examinant le Normand. C'est donc tourne vers eux qu'il continua :
— Aucun d'entre vous n'a fait partie du détachement qu'a travaillé au stand, dans la forêt d'Arqués, pas vrai ? Vous m'auriez reconnu.
Et rapetissant encore des yeux percés à la vrille, c'i même temps qu'il caressait de la paume la râpe de ses joues :
— Comme ça... vous quittez le Pollet le mois prochain ?
— Pas trop toi, qu'on rentre à Rouen ! répondit un soldat.
— Et c'est un balailloi» venant du Havre qui vous relève ?
— Paraît.
Le paysan tendit le cou vers la cour du quartier où venaient d'apparaître trois adjudants, dont le teint animé et la libre tenue témoignaient qu'ils sortaient de table.
Le sergent se leva, le facMonnaire reclifia la position, la chaleur pesa plus lourdement sur le poste debout.
— Messieurs les officiers... salua le père Boquet, visiblement décontenancé, cherchant à emprunter aux hommes de garde une forme de respect qu'il ue trouvait pas dans son ignerance et son accoutrement civils.
— C'est Peuvrier que vous voulez voir ? dit l'un des sous-officiers.
— xMonsieur l'adjudant Peuvrier... oui, messieurs.
— Fâcheux ! 11 est parti hier soir.
— A l'école de tir...
— ... Du camp du Ruchard.
Immobiles comme à la parade, les soldats osèrent cependant échanger un regard d'étonnement, car Peuvrier, précisément de semaine, avait passé, le malin même, l'inspection de la garde.
— Vous venez d'Arqués, monsieur Boquet?
— De Saint-Nicolas... j'ai fait trois lieues ce malin... C'est bien ennuyeux... Et... quand reviendra-t-il?
— Lorsque sa période d'exercice sera terminée... dans trois mois. Il ne nous rejoindra plus qu'à Rouen.
Le paysan inséra l'ongle de son pouce entre les deux dernières incisives dont sa mâchoire supérieure avait la jouissance — et réfléchit. Puis il vira, la blouse enflée, comme une voile, pour un nouveau voyage.
Mais un adjudant intervint :
— Vous ne vous en irez pas ainsi... Je dois écrire à Peuvrier ces
Coniinont va 1 Et chez vous? — Tout i\ la douce, merci, (l'aj^e &10.)l
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jours-ci. S'il n'y a pas d'indiscrétion à vous demander ce qui vous amenait, je ferai votre commissiqii.
Boquet se retourna et balbutia, touché : <( Trop de complaisance... pas abuser. » Puis, sans transition : « Tout de même ! » fit-il.
Et tous quatre s'en allèrent vers la cantine.
Les adjudants avaient commandé le café « avec rincette ». On s'attabla.
Toute contrainte cédait maintenant devant l'honnêteté du procédé et cette condescendance qui rappelait au paysan les veillées de Saint- Nicolas, du temps que Peuvrier venait boire un coup de cidre, en famille.
— Voyez-vous, c'est un ingrat, déclara Boquet à l'aise. Tant qu'ont duré les travaux du stand, en forêt, il a trouvé l'hospitalité à la maison . ,Te ne lui reproche point les repas qi.'il a pris chez nous, ni les pots de cidre bus ensemble; entin, il était reçu comme qui dirait le fils ; il venait tous les soirs... C'est pas nous qui lui avons donné un sentiment pour not' Clémence... y a promis le mariage, de sa volonté... aussi vrai que je m'appelle Boquet... Alors, pourquoi qu'il n'est revenu à Saint-Nicolas qu'une fois depuis l'achèvement des travaux?...
— Le service... Souvent de semaine... pas libre... répondit un adjudant.
— Pourquoi qu'il n'a pas écrit?... Nous avons attendu, parce qu'il devait réclamer des papiers, demander l'autorisation au ministre... Mais la petite a appris que le bataillon quitte Dieppe; elle veut que c't' atlaire soit réglée avant qu'il parte... y a promis le mariage, j' connais qu' ça.
— Ce sera difficile, maintenant qu'il est au camp, reprit un adjudant.
— Voyez-vous, il s'est fait envoyer là-bas, c'est mon idée. Je Tai dit à la mère : Nous ne l'avons tant vu que parce qu'il s'ennuyait dans c'te forêt, avec ses trente hommes, toute la semaine. Mais