‹ Sous-offsChapitre 175 sur 199 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

L'adjudant qui était de semaine chargea son arme, s'effaça, ploya le bras ; mais il visait mal, par à-coups, la main fébrile.

La balle se perdit dans le gazon teigneux, à deux mètres du but.

Le chien s'était levé, cependant, surpris par la détonation. 11 regarda autour de lui, s'en alla tout doucement, la queue basse.

— Tir sur cible mobile. Attention... feu!...

L'adjudant lâcha son second coup, sans plus de succès. Alors il passa le revolver à un de ses camarades.

La nouvelle détonation avait arrêté le chien. Il restait là, le nez en l'air, l'oreille dressée, tandis que le poste, informé du concours qui était ouvert, venait y assister sur le pont-levis intérieur.

Les cuisiniers, d'ailleurs, avisés de l'événement, quittaient aussi leur marmite ; à la fenêtre de la salle des convalescents^ trois rangées de têtes, comme en un massacre, étaient étagées; et à travers les barreaux épais, dans une mentonnière, une large face crevait d'aise, entlée jusqu'à la caricature par une carie dentaire avancée.

Sur un signe des tireurs, les prisonniers, du même pas de bêle au labour, venaient de s'arrêter dans l'angle gauche, devant les cuisines ; et ceux-là encore étaient de la fêle, semblant rendre les honneurs, un jour d'exécution.

La créole elle-même reparut à sa fenêtre, s'y accouda pour mieux voir, avec un rire muet de ses grandes dents jaunes. Deux cartouches furent encore brûlées sans résultat.

Le portier-consigne, navré de cette inutile dépense de poudre, envoya chercher sa carabine par le garçon de cantine.

— Demandez-la à ma femme...

— Et dites, en passant, à la sentinelle, qu'elle empêche le chien de sortir, ajouta le gardien de la batterie.

Alors, brusquement, comme s'il ei\t compris quelle chasse on lui

faisait, le chien prit sa course, affolé, rabattu d'un côté par les cuisiniers, de l'autre par le poste de police qui se déploya pour lui barrer le passage. 11 fit un crochet, se jeta à gauche et tout de 5uite se mit à hurler. Une balle venait de lui casser une patte. 11 la secoua, saignante, en sautillant. Sa langue pendait, il tourna un œil lamentable vers les hommes de garde qui ne riaient plus, simplement intéressés par le jeu.

En efTel, la carabine du portier prenait part au concours, et, entre les mains du vieil adjudant, elle s'illustra. Au premier coup, le chien tombait. Il y eut un hourra à la fenêtre de ces messieurs, qui descendirent aussitôt « voir où les. balles avaient porté », dit l'un d'eux, souriant comme au lir d'honneur, au pointage d'une belle série.

Les cuisiniers, les hommes du poste s'étaient également rassemblés autour du chien, étendu sur le flanc, une mousse rouge à la gueule. La deuxième balle avait troué le ventre; le râle, à chaque émission, faisant saillir les côtes, comme des baleines sous une étoffe; et du sang se coagulait dans les poils cachant la blessure, raides ainsi que des cheveux collés aux tempes. L'œil, cependant, restait bon, fixe ; — ces yeux de chien battu qui demandent pardon de l'avoir été. Les crocs, très blancs, luisaient dans la bave rose.

T- Il a son compte, dit un soldat.

Les autres appréciaient les coups : le premier n'était pas ma ajusté, mais c'est le second qui était d'un maHn !

— Un centimètre à droite, il lui coupait le sifflet, remarqua un cuisinier.

On rit; puis ils restèrent là tous, sans parler, en cercle, avec cet air vaguement absorbé des gens arrêtés dans la rue, devant un cheval tombé attendant l'équarrisseur.

Deux mouches vinrent se uoser sur le cadavre, une seconde, puis repartirent.

— Elles vont sonner à l'ordinaire, dit un dégourdi, la jugulaire au menton.

— Qu'est-ce que tu us, Miuii V^(l^iye Oùo.)

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— Oui, elles rappellent à la viande, reprit un autre, craignant qu'on n'eût pas compris.

Mais la plaisanterie ne porta pas ; une marche de clairon s'entendait, lointaine encore. Le bataillon rentrait; il serait au Fort dans un quart d'heure.

— Allons! enlevez-moi cette charogne, cria l'adjudant de semaine, tout à coup dégrisé, rectifiant sa tenue.

Un homme de garde traîna le chien par les pattes dans le coin afTecté aux détritus; les cuisiniers s'éloignèrent, les convalescents quittèrent la fenêtre ; le peloton de punition s'en alla au port d'armes, défilant devant le corps, comme après l'exécution.

L'endroit avait retrouvé sa physionomie normale.

— L'adjudant croisa les mains sur ses reins, et appelant le sergent de planton :

— Je vous porte quatre jours de consigne à la chambre, pour avoir, en dépit des ordres formels du colonel, laissé entrer un chien au quartier, dit-il.

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