‹ Sous-offsChapitre 178 sur 199 · QUATRIEME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIEME PARTIE

11 s'était remis sui* le flanc, si près de sa maîtresse qu'il lui parlait dans la figure. Et il prononça:

— Si seulement je pouvais compter sur le lieutenant qui remplacera JV.I. Vauversin....

3Iôme en leurs plus intimes épanchements, il avait gardé cette habitude de parler du mari respectueusement. Il lui donnait du Monsieur avec un reste de cette soumission du soldat dans la compagnie; l'influence du galon réglementait l'adultère, l'enfermait dans la limite des débauches tranquilles, jugulaire au menton, comme les hommes de service.

M"^ Vauversin se récria, étonnée de n'avoir pas eu cette idée.

— Mais c'est vrai... Il te prendra.

— Oh! ce n'est pas sûr, même... même avec un mot de recommandation, parce que son ordonnance le suivra peut-être, 11 est riche, paraît-il ; si l'autre a bien l'habitude de leur ménage...

Elle se dégagea brusquement...

— Il est marié, tu le sais?

Au fond des yeux, une seconde, elle regarda son amant, si étrangement qu'il s'embarrassa. Mais l'aplomb revenant, il dit douce- D)ent:

— « Ah! voyons, est-ce que je te parle de celui qui me remplacera, moi !

Elle fit: oh!... et, imperceptiblement, du rose lui monta aux pommettes ; puis, la voix changée elle gronda:

— C'est que je les connais, ces femmes riches ; il y a des exemples. . . Oh! tu y as pensé, ne nie pas ; c'est pour cela que tu veux rester...

Il ricanait, sans se prononcer, jouissant de cette découverte faite par sa maîtresse elle-même. Et il évoquait la nouvelle venue, toute fine, toute élégante, ondulant dans une traînée de parfums. Même, la vision, par contraste, devenait adorable, au-dessus de ce lit foulé,

souillé de sueurs nocturnes, auprès d'une femme archi-possédée, point belle le matin, les yeux trop gros, les lèvres trop pâles, des taches de son criblant sa peau fine de rousse.

Et tandis qu'il souriait discrètement à ce rêve, la malheureuse imposait à sa pensée le voyage inverse, remontait à la source de leurs relations, au premier jour qu'elle s'était donnée., Elle en arrivait à trouver une douceur aux exigences du service réglant leurs tête-àtête, à heures fixes ; à ce bruit du sabre, dansl'escaHer, disant l'arrivée de Courajod, puis, un peu après, le départ du mari.

Le tableau déterminant l'emploi du temps journalier et que le lieutenant recevait tous; les mois, ce tableau ne lui était plus indifférent. Elle le consultait. Et quand Vauversin s'écriait :

— (( Comment ! deux heures d'exercice le matin, cette semaine encore ! » elle -pensait : « deux heures d'amour ! » et exultait.

— Ah! c'est bien vrai, c'est trop vite fini ! Comme elle sanglotait enfin, le cœur crevé :

— Oh ! tu sais, dit l'ordonnance, il ne faut pas quand même te tourmenter pour moi : je suis de la classe !

Elle pleurait dans sa poitrine, la palpait avec des mots que murmurent les femmes à l'heure de la séparation :

— Tu m'écriras?... Penseras-tu quelquefois à moi?... Prometsmoi que tu n'auras pas d'autre maîtresse.

Mais la caresse se fixant, il eut une révolte, secoua l'amollissement imminent. Sautant sur le tapis, il ramassa les bas, le jupon, qu'il passa à sa maîtresse pour qu'plle se levât aussi. Quand elle fut habillée, ils se retrouvèrent autour des malles que le soldat faisait tranquillement, en étranger, tandis que M™* Vauversin, derrière lui, avait des hésitations d'amante boudée à qui un rapprochement semble possible encore. Agenouillé, il disposait, au fond d'une grande caisse d'emballage, les objets qu'elle lui remettait, évitant ses mains qu'il sentait prêtes à étreindre.

— Mais iiarl'ailoiueul... c'est tros facile... (l'aj^e (iW.)

Liv. 81,

Un moment, elle se pencha sur lui, si près qu'il dul, pour lui échapper, plonger dans la caisse, gêné par ce souffle qui lui brûlait la nuque.

Alors elle eut encore une parole exquise :

— Viens nous voir... quand lu seras Hbéré... Tu peux bien passer par là en retournant chez toi... Ça LUI fera plaisir.

Il répondit :

— Bien sur! nous nous sommes toujours bien accordés. II hésita une seconde, puis :

— Aussi, je ne crois pas quil refuse de me recommander à son successeur, si... si tu veux bien lui en dire deux mots...

Ils se regardèrent profondément ; ■ — et ce fut lui qui baissa les yeux.

A neuf heures, les hommes qu'avait promis d'envoyer le lieutenant étant arrivés, le déménagement s'acheva.

M. Vauversin rentra pour déjeuner, radieux.

— J'ai vu le colonel. Ma réception au mess est pour ce soir; rien ne s'oppose plus à ce que nous partions demain.

Le repas expédié, il s'était réfugié en un coin de table pour envoyer quelques cartes P. P. C.

— Tu comprends, je voudrais avoir le temps de préparer un speech... la moindre des choses...

Ils étaient dans la chambre, tous les trois, dans cette chambre où ils avaient vécu si calmes, ces mois derniers, oii ils avaient dormi, où ils avaient aimé, — tous les trois !

Gourajod continuait d'emballer, Vauversin écrivait.

— Mon ami, ton ordonnance attend de toi un grand service... qu'il n'ose te demander, dit tout a^<;oup la femme, une main posée sur le dossier de sa chaise.

L'oflicier se retourna, la plume haute.

UI'ATIUKMI'J l'ARlIK f>^'^

— Gourajod a bien tort ; lui ai-je jamais rien refusé d'accordahle... ? Il ajouta : « ...réglementairement, » un de ces mots de métier qui

viennent aux lèvres, inconsciemmeni, comme le grain de café dans les crans de la manivelle qui moud.

Le soldat s'était arrêté de clouer, réenvahi par le respect de l'uniforme, tout à fait paralysé par le troisième galon qu'il voyait pour la première fois sur la manche de Vauversin. La jeune femme attendit deux secondes, puis reprit :

— Gourajod désirerait être accrédité par toi auprès du lieutenant qui va te remplacer... 11 est de la classe; il a l'habitude d'un petit ménage comme le nôtre ; tu comprendras qu'il lui serait pénible de rentrer dans la compagnie pour y faire son service.

— Mais parfaitement, parfaitement ; c'est très facile.

— Eh bien ! si... tu écrivais un mot,... tout de suite, afin de ne pas oublier.

Il prit une de ses cartes et, sous son nom, il traça :

« ... En souhaitant la bienvenue à son camarade, se permet de lui recommander le soldat Gourajod, son ordonnance depuis dix-huit mois.

a G'est un garçon dévoué, propre, dont les services peuvent être apprécies d'un officier marié. »

Il signa, puis, élevant la carte vers sa femme :

— Est-ce cela? demanda-t-il.

Gomme elle avait lu, par-dessus son épaule, pendant qu'il écrivait, elle dit tout de suite : « Oui. »

Alors il mit la carte sous enveloppe.

— Tenez, Gourajod, vous confierez ceci, de ma part, au sergentmajor, qui le conservera jusqu'à l'arrivée de mon successeur.

L'ordonnance s'avanra, remerciant gauchement, n'osant regarder sa maîtresse tombée sur une chaise, derrière son mari, et larmoyant doucement dans son mouchoir.

Et il s'en alla, à reculons, saluant militairement, plusieurs fois.

— Oui, mou lieu... mon capitaine ; merci, mon capitaine.

Mais Vauversin avait perdu le til de son speech.

Il se relut. Un mot aimable h son colonel, un encore à son chef de bataillon ;... l'adieu à tous.

Ti chercha une minute, les yeux en l'air, puis, d'un jet, brouillonna la queue d'une phrase commencée : « ...où il a la précieuse joie de ne laisser que des amis.

« Je bois au régiment. »

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