‹ Sous-offsChapitre 179 sur 199 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

NOTKS DR L AUTEUR. — ARRKT DE RENVOI DE I.A. CHAMBRE DES MISES EN ACCfîSATION.

RÉQUISITOIRE. PLAIDOIRIES DR M**" TÉZEXAS ET MIM.ERAND. — VERDICT.

BIRUOGRAPIIIE.

Le verdict d'acquittement rendu par la cour d'assise.-^ de la Saine, ce mémorable 15 mars 1890, m'ouvre l'âme aux congratulations et praline le souvenir des aventures judiciaires que j'ai courues.

Ëpanche-toi donc en mercis, ma gratitude! Sois répartie entre les plus ardents de mes bienfaiteurs, — dont voici la liste :

M. le général Boulanger.

MM. Paul de Cassagnac et Joseph l{einach.

Quelques autres.

M. le ministre de la Guerre.

Le Parquet.

M. Quesnay de Beaurepaire.

M. Rau, avocat général.

Des généraux.

11 était d'usage, autrefois, d'indiquer, dans la distribution des rôles, en regard du nom de chaque personnage, l'emploi tenu par celui-ci : père noble, jeune premier, duègne, grime, matamore, etc.. On mo permettra de déroger à la tradition et de laisser aux lecteurs le loisir, l'espièglerie de la faire revivre. Mais une brève notice i;ie paraît, néanmoins, indispensable, car j'ambitionne qu'on ne taxe pas de sécheresse un cœur vraiment pénétré de reconnaissance.

M. le général Boulanger, — rendons-lui cette justice, — est l'homme dont le patriotisme alarmé fulmina tout d'abord, avec un désintéressement que l'exil ennoblit. Des journaux l'en ont récompensé en loi décernant le titre de premier Sous-Off de France, de même que la Tour-d'Auvergne en fut le pi-emier grenadier. Je n'ajouterai ni ne retrancherai rien à ce complet éloge. Il me semble pourtant qu'une insidieuse coquille en a altéré le sens.

Aussi bien, la lettre à M. Laisaut, instigatrice des poursuites, est d'un épistolier militaire blanchi sous les sollicitations, d'un vieux chevronné destiné, lorsqu'il abdiquera de vaines postulances, à faire un excellent gardien de monument public. Il a, de ces fins de gloire, la prestance décorative, l'érudition moyenne, les scrupules mesurés à l'aune des besoins. Je ne crois pas qu'on trouve mieux.

Est-ce assez reconnaître le bienfait de son opportune intervention,

que de demander pour lui, à mon tour, l'Arc de triomphe, la colonne

Vendôme, ou tout au moins quelque stage dans un squ^are provisoire, en

^ attendant que le décès de glorieux titulaires ouvre une succession

disputée?

Car c'est évidemment sous-HofF, qu'ont voulu dire les journaux.

La généreuse explosion de M. de Gassagnac, éminent boute-feu, .et de M. Reinach, docteur es ravauderies, m'a déconcerté puis attendri. Je ne pensais pas apporter des matériaux de reconstruction aux chancelantes causes qu'ils défendent. Je suis confus de l'honneur qu'ils ont fait au modeste entrepreneur en lui demandant d'étayer leur conviction fragile.

La proposition de loi sur l'attribution aux tribunaux correctionnels des délits d'injures et de diffamation, menaçait ruine. M. Reinach a cru trouver dans le jury qui m'acquitta douze poutres complaisanles. Laissons-lui cette illusion; il s'apccevra assez tôt qu'elles sont, ces poutres, dans son œil seulement.

En ce qui concerne M. Paul do Gassagnac, entrepositaire madré du patriotisme à toute fin, ne dois-je pas me féliciter de l'avoir amené à résipiscence? La caserne n'est une école de corruption que lorsqu'on

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paile d'y envoyer les séminaristes. Cet aveu, contenu dans les déclarations contradictoires que mes défenseurs enregistrèrent, atteste une fermeté d'opinions devant laquelle je m'incline.

Après ces picrocholes, sérieux comme un en-tète d'acte d'accusation, je veux oublier le nom de ceux de n^es confrères qui joignirent leurs pressantes instances aux objurgations de l'impétueuse Autorité et de la frétillante République française. Je les remercie, néanmoins, eux aussi. J'ai recueilli leurs articles dans les tours de la presse où ils furent déposés, parfois en des langes aux initiales énigmatiques. J'ai adopté les plus râblés. A l'esprit-de-vin, j'ai préféré, pour les autres, l'urne funéraire perpétuant, sur ma table de travail, le souvenir et l'exemple d'une confraternité bilieuse, d'une insolidarité avérée. C'est une poudre qui sèche l'encre sur la ligne écrite. J'en use une pincée par page. J'en aima suffisance pour une vie d'écrivain qu'il est réconfortant de stimuler sans cesse avec ce poussier de malveillance.

Au lendemain de l'acquittement, de zélés camarades m'incitèrent à réclamer au ministre de la Guerre la réintégration dans le grade dont il m'a illégitimement dépossédé.

Peut-être eussé~je suivi ce conseil si je n'avais craint de ranimer, autour de cette affaire déjà vieillotte, une agitation vite imputée à scandale, à réclame. En outre, une sorte de convention tacite nous liait, M. de Freycinet et moi. L'inoubliable service qu'il m'a rendu en déférant Sous-Olf's aux tribunaux, imposait à ma reconnaissance la réciprocité des bons offices.

J'espère être quitte envers lui,

En ne protestant pas contre le dégradement qui arrache des manches de la redingote sous laquelle j'ai comparu devant le jury, les galons que je n'y a^ais pas cousus; en ne soulignant pas, par mes revendications, la décharge de responsabilité qu'impliquait la plainte déposée au parquet par l'intermédiaire du ministre de la Justice; je crois avoir laissé àmon bienfaiteur l'utile lambeau do prestige dont l'habille, en face de l'armée, une arbitraire cassation.

Merci, Parquet.

J'ai reconnu, à ta requête, M. Atthalin. juge d'instruction. Homme simple, courtois, résigné. Cabinet où tout est vert, — y compris le greffier.

Excellent juge! 11 pouvait, c'était son droit, en user avec moi comme firent certains de ses collègues à l'égard d'écrivains poursuivis : multiplier abusivement les citations, sous le fallacieux prétexte d'éclairer l'instruction.

La vérité m'oblige à confesser que je l'ai vu une seule fois, dix minutes à peine. Et je garde de l'entretien que nous eûmes un souvenir pas désagréable du tout, d'autant qu'une politesse parfaite de ton et de manières m'en fit plutôt regretter la brièveté.

Les citations, hélas! elles ne furent abondantes que sous la plume du greffier qui m'énuméra, avec un rocailleux aqcent, les passages commençant par... et finissant par... Un demi-cent! Il avait l'air de me servir des éplucliures de poisson, les arêtes, la tête, la queue et quelques écailles.

— Qu'avez-vous fait des blancs? avais-je envie de m'écrier.

J'étais novice. Je ne savais pas qu'il appartenait à M. l'avocat général seul de me restituer les filets avec le reste.

Ah! que n'ai-je également rencontré, pour lui serrer les mains, l'humble et dévoué travailleur qui a entrepris l'extraction de ces passages répréhensibles!

Est-ce mon rude confrère Jules de Glouvel? Est-ce M. Rau? Qui est-ce?

Je viens de flairer une dernière fois ces débris avant de lés enfouir dans le caveau de famille, le rayon de bibliothèque écarté dont mes livres sont concessionnaires. Quel petit monument de patience et d'acharnement! Dans la première moitié du roman surtout, les délits se pressent, chevauchent, consomment des pages entières. Puis, sans doute, la nuit s'avançait, la lampe charbonnait... les paupières cillèrent et la main se lassa. Des étapes sont brûlées, dans une hâte d'arriver aux derniers chapitres. Et ceux-là payent pour les autres. On les incriminie en masse. Ce n'est plus la belle ouvrage du début. Révérence parler, c'est saveté.

Eh' bien! non... Je ne reconnais pas là, quoi qu'on dise, la dextérité, la roublardise d'assortiment que déploya M"*® Lucie dans une fameuse préface où s'entremêlaient savamment La Terre et VJmmorlel, à ce point

M. LUCli:?! DKSCAVKS.

Liv.82.

que je ne sais plus qui, du père Foiian ou d'Astier-Réhu, fut de l'Institut.

On insiste. On en veut à M'"'' Lucie. On argumente.

— Gomment! vous ne retrouvez pas, dans la méthode qui a présidé an choix des délits, la galante coupe familière à cette grande couturière! Avec quelle adresse elle opère! Une paire de ciseaux, deux épingles, une pincée de doigts : c'est drapé. Vous lui donnez un morceau de littérature, elle le fronce, le chiffonne de certaine façon, vous l'agrémente ensuite d'italiques et de capitales : c'est un outrage à la morale. Le Parquet vous présente la note; c'est quelquefois le gouvernement qui l'acquitte.

Encore un coup, je persiste à croire que l'acte d'accusation de Sous- Offs n'est pas sorti de la grande maison : robes et manteaux, où furent habillés Alphonse Daudet et Zola. Si je dois des remerciements à quelqu'un, c'est à M. le procureur général Quesnayde Beaurepaire. Il pouvait occuper en chair et en os le siège du ministère public. Il n'a pas succombé à la tentation qui fut violente, je le sais. A-t-il voulu, en me remettant aux mains de M. Rau, m'épargner une condamnation dont son éloquence périlleuse répondait? Je veux le croire. A'estime en tout cas, à sa juste valeur, l'effort qu'a dû faire mon magistral confrère, pour renoncer au plaisir de me tomber devant un nombreux auditoire, avec ce coup d'Herpin de tradition chez les vieux lutteurs.

Enfin cette regrettable abstention a encore biffé de la plaidoirie de mon défenseur un beau mouvement oratoire. A l'instar de cet acteur d'une cause célèbre, lequel se faisait fort de trouver de l'arsenic dans le fauteuil du président, peut-être M^ Tézenas aurait-il offert d'extraire. l'outrage à la morale publique d'un roman de M. le procureur général lui-même!

Que dirais-je de M. Rau, sinon que la salle d'audience retentit encore de ses émissions sonores et patriotiques? C'est mon Pinard, à ceci près, — je me hâte d'en donner acte, — qu'il n'eut pas, pour nourrir sa déclamation, le succulent morceau que mit Gustave Flaubert sous la dent creuse de son avocat général. M. Rau a eu, sur son émincnt aïeul, l'avantage d'être bref. Nom oblig-e. Le sien implique en même temps une intempérance qu'avait le devoir de corriger la sobriété du réquisi-

ClNOUIKMl': PARTIE <i.")l

toire. M. Rau est un baryton. Il y aurait mauvaise grâce à lui demander des grâces de ténor.

Et puis, il a eu un cri, un ut d'estomac, il m'a appelé : malfaiteur de la plume.

Malfaiteur de la plume, rôdeur de lettres, vous imaginez tout de suite, n'est-ce pas? un individu attendant ses confrères, le soir, pour les détrousser, leur chiper un sujet de roman, une phrase neuve, une épithète rare, un verbe frais.

— Ton style ou Fa vie I

Point.

Le malfaiteur qu'a dépeint M. Rau, c'est Thomme à qui sa plume rapporte cinq mille francs, les années d'abondance. On n'a pas idée, dans le public, des turpitudes qu'il lui faut commettre, à cette plume dépravée, pour arriver à gagner, par an, beaucoup moins qu'un avocat général. Quand je pense que je serais encore un honnête homme si le Parquet, en ne me poursuivant pas, m'avait réduit à la portion congrue, soit la vente à 1 ,500 ! A quoi tient la probité 1

Mais laissons là ce point d'orgue. M. Hau m'a, le premier, signalé une créance au recouvrement de laquelle je ne ^aurais me dérober plus longtemps.

J'avais cru jusqu'ici que la protestation signée par o4 confrères, lors des poursuites intentées contre Sous-0/fs, était une œuvre collective ayant surtout pour but de sauvegarder les droits de la pensée et l'écrivain qui l'exprime, du mieux qu'il peut. L'initiative de la protestation m'appartenait si peu, j'y fus si complètement étranger, que je jugeai même inutile d'envoyer à quiconque l'avait revêtue de son apostille, le cordial merci qu'une manifestation de pure estime commandait.

Je suis mal élevé, — ou aveugle.

M. Rau a vu immédiatement, lui, que c'était là un acte de camaraderie uniquement. S'est-il trompé? Examinons.

Des cinquante-quatre signataires, vingt sont mes amis, douze sont des confrères à qui je donne ou rends, au hasard des rencontres, le salut, la poignée de mains des relations sans nœuds; les autres entin n'eurent jamais avec moi, de près ni de loin, aucun commerce. Ai-je besoin d'ajouter, eu outre, que si j'avais fait appel à toutes les sympathies littéraires sur les([uelles je puis ni'appuver, celles-là eussent répondu,

qui sont absentes de la protestation parue dans le Figaro sous le pavillon de M. Francis Magnard.

N'importe. J'offre à tous l'expression tardive mais sincère de ma reconnaissance. J'ai hâte de me laver d'une injuste accusation de goujaterie, principalement aux yeux de MM. Emile Zola, Georges Ohnet, LéonCladel, Clovis Hugues, Emile Bergerat, Paul Fouch.er, Henri Becque, H. Géard, Alexis Bouvier, Louis de Gramont, Georges Courteline, Emile Michelt, René Ghil, Jean Rameau, Ed. Bazire, Buloz, Roger H. Miles, Boyer d'Agen, Jacques Madeleine, Georges Duval, de Porto-Riche et G. Bois.

L'ordre d'inscription au tableau de gratitude désigne : des généraux.

n m'est impossible, en effet, de refuser une mention aux officiers supérieurs atteints par la limite d'âge et qui, depuis trois mois, ont pris l'habitude de s'épancher dans leur Ordre du jour d'adieux

Rarement, jusque-là, même à cette heure de la séparation, ils accordaient aux sous-officiers le bénéfice de leur condescendance congratulatoire. Ils se contentaient de verser quelques vagues formules, un vin d'honneur un peu vert, aux troupes placées sous leurs ordres, sans distinction hiérarchique.

J'ai changé tout cela et je m'en félicite. 11 n'est pas aujourd'hui d'Ordre général qui ne consacre dix lignes aux sous-officiers spécialement : trois pour m'injurier, sept pour célébrer Blandan. Bobillot, Bobillot, Blandan, et leurs futurs émules, « l'élite de la jeunesse française ».

Même, ils sont représentés au dîner de départ. Un des leurs, assis à côté du général, reçoit la permission de toaster, au désert. Jamais plus touchante réunion n'affirma mieux la vivacité de l'esprit de corps, que ce repas idem.

Je supplie messieurs les sous-sfficiers, en la querelle qui nous divisa, de moins considérer les moyens que la fin. Celle-ci me parait telle qu'ils la désirèrent mille fois devant moi.

Je les ai toujours connus affamés de considération , Ils se plaignaient qu'on les oubliât dans leur humble grade, qu'on ne fît rien pour rehausser leur prestige, qu'on n'eût pas, pour les véritables instructeurs du soldat, les égards qu'ils méritent: qu'on les rationnât même, enfin, pour la

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