‹ Sous-offsChapitre 18 sur 199 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

vinasses violâtres. Et ceux-là s'allongeaient en des postures de suicidés, les bras pendants, la tête enfouie, les pieds énormes, mal emmanchés dans le pantalon, — des pieds de cadavre.

Montsarrat et Favières dormaient encore, lorsque Quélennec entra dans leur chambre, en criant :

— Chef!... chef!... Ghanut... fou... Chanut... dégainé!... Le sergent-major se frottait les yeux.

— Qui?... Chanut... tu dis?...

— Le bouif . . . oui ... toi venir. . .

— Ah! le cordonnier, l'albinos... Allez donc voir, Favières. Le fourrier passa son pantalon et suivit le Breton.

Dans la chambre voisine, au milieu des couvertures arrachées, des planches et des châlits désassemblés, Chanut gesticulait, l'épéebaionnette à la main. Il était abominable, écumant, avec les chairs recousues de sa figure, sa canitie, son regard de bête enragée. Tout petit, malingre, il tenait en respect quarante hommes entassés aux portes, prêts à la fuite.

— A qui que je repasse mon rasoir sur le ventre? Il fit mine de s'avancer; il y eut une bousculade.

— Le capitaine... lieutenant... sous-lieutenant... tous des vaches! Je suis delà classe... Je leur rince les boyaux de la tète!

Il allait et venait, comme dans une cage, piétinait des draps, des traversins :

— Je suis le maître... Ah! le fourrier... Écrivez : aujourd'hui, repos; demain... repos; tous les jours... repos... Le colonel, signé : Chanut.

Il se haussait, protégé par une barricade de fournitures, avec sa tête de vieil assassin, suant l'absinthe.

Aux portes, les spectateurs se taisaient, immobiles. Au premier rang se tenaient les sous-ofiiciers, impuissants, sentant confuse-

ment le ridicule de leurs galons, des marques d'autorité prodiguées sur les manches et le képi. Une ironie latente les souffletait, — i)ar derrière. '

Mais Édeline arriva, se fraya un passage.

— Comment, c'est ce singe! Attendez...

Il se détacha du groupe, fit un pas vers l'albinosT Celui-ci, d'abord interloqué, ricana :

— Ah! c'est toi... Parisien... laVillette... Je te mange...

On crut l'autre perdu, d'autant qu'il tomba, assis, avant même que l'ivrogne l'eût atteint. Mais c'était une ruse d'Édeline. Les paumes touchant le plancher, en arc-boutant, il raidit les bras, s'enleva, lança alternativement ses deux pieds en avant, dans la poitrine de Chanut qui alla rouler à cinq pas.

Montsarrat venait de paraître ; il cria :

— Empoignez-le !

Bravement, les premiers, les sous-officiers se ruèrent sur le cordonnier, pendant que le Parisien narguait :

— Comment, toi, bouif... tu ne connaissais pas la savate!

Chanut se débattait encore, essayait de mordre. On dut le descendre à la salle de police dans une couverture. En route, les sergents, sournoisement, le « passaient à tabac », tels des argousins.

— Eh bien ! il est sur de sonafTaù'e, dit Montsarrat en rentrant dans son bureau, suivi du fourrier. Mais il s'entendit appeler,

— Une lettre pour vous, chef.

Il regarda la suscription, reconnut l'écriture.

— C'est la surprise, murmura-l-il.

Et, naïvement, il demanda :

— Il n'y avait rien avec. . pas de paquet?

— Non, chef.

Légèrement déçu, sans hâte, il déchira l'enveloppe, déplia la

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