CI.NUUIÉME PARTIE r
A comparaître le samedi quinze mars mil huit cent quatre-vingt-dix, à onze heures et demie précises du matin, à l'audience de la cour d'assises de la Seine, séant au Palais de Juâtice, à Paris, pour voir statuer sur les préventions portées contre lui, ainsi qu'il est spécifié en l'arrêt à lui signifié avec celle des présentes;
Voir également statuer sur toutes réquisitions se rapportant aux dites préventions et qui pourraient être faites par le Ministère public ;
Se voir, en outre, ledit susnommé, faire application par la Cour de toutes peines de droit et aussi condamner aux dépens;
A ce que pareillement lé susnommé n'en ignore, je lui ai, étant et parlant comme dessus, laissé la présente copie.
Coût : soixante-quinze centimes.
Réquisitoire de M. l'avocat général Rau '
Messieurs,
L'apparition du livre de M. Descaves a produit, on peut le dire, dans le public une émotion considérable. Pourquoi ? Parce que, dans cette œuvre, l'auteur prétend donner le portrait fidèle de l'armée, le tableau exact de sa vie. Or, quel est ce portrait? quel est ce tableau? Sont-ils rassurants pour notre patriotisme? Allons donc ! Un jeune, comme M. ûescaves, préfère mille fois représenter l'armée française comme une armée sans honneur, animée des instincts les plus vils, et cet édifice sur lequel s'élève l'avenir de la patrie, il en a préféré faire une masure pourrie et vermoulue.
Aussi les protestations s'élevèrent bientôt contre ce libelle infâme. Des sous-officiers envoyèrent à M. Descaves des cartels, et l'autorité dut intervenir. M. le ministre de la Guerre porta donc plainte, et c'est lui, Messieurs, qui vous demande de flétrir un livre outrageant pour chaque soldat, je veux dire pour chaque citoyen.
Sans doute, les accusés sont honorables, mais ils n'en sont pas moins des malfaiteurs de la plume, guidés par un seul désir de réclame et par un intérêt mercantile.
Mais arrivons au livre en question. Quelle est la pensée de l'auteur?
Elle s'étale entière dans la dédicace apposée en tôl'^ du volume.
1. N'ayant pu nous procurer le réquisiloire in .extenso nous avons emprunté au journal YEvciicmcnl, un des résumes les [dus i^oniidcts ({ui aient été publiés. [}\ote Urs éditeur a.)
« A TOUS CEUX
« Dont la Patrie, prend le sang, non pour le verser, mais pour le soumettre, dans l'obscure paix des chais militaires, aux tares du mouillage et de la sophistication, je dédie ces analyses de laboratoire. »
Dans cette dédicace, je trouve deux choses :
l'^ Accusation contre la patrie de sophistiquer l'âme de ceux à qui elle impose le service militaire en temps de paix. Gela c'est l'idée dominante de tout le livre,
2° La définitipn de l'oeuvre. Ce n'est pas un roman, c'est une analyse scientifique. C'est donc la vérité qu'il dit apporter au lecteur.
De la dédicace, M. l'avocat général passe alors à l'avant-propos intitulé « Chrysalide ».
La chrysalide c'est, dit-il, le conscrit rendu mûr pour le galon après des transformations successives. Arrivé pur, il est à l'état d'abjection nécessaire pour mériter les galons.
Ce conscrit, que voit-il, à peine en wagon ?I1 voit ceci :
« Dans les wagons, un homme fait la quête. — 'Pour le sergent, voyons, il a été gentil. — L'aumône tombe.
« — 11 n'acceptera pas, dit quelqu'un.
« — Mais si, l'idée vient de lui. »
Ce conscrit, à la première nuit de la chambrée, que voit-il? Ceci : un ancien soldat fouiller les poches des vêtements déposés sur les lits! Griera-t-il? — Non.
« Il se taira.
« L'uniforme que vous aurez l'honneur de porter, — Il se rappelle qu'on lui a dit cela, il se sent lâche... Et cependant il y est entré dans l'honneur. »
Et le premier habit qu'on lui donne? — Il a, dans cet habit « l'autorité bouffonne d'un scieur de long tombé dans le madapolam. Le paquet s'en va, ficelé. C'est un soldat ».
Et le premier galon, qu'est-oe? Écoutez :
« On se mire complaisamment d'un regard qui s'arrête à la manche, aux deux larges bandes rouges parafant la suprême abdication de la conscience. Mais on a vingt -deux sous par prêt et le droit de punir. Le galonnat a développé les germes naturels et, très intimement, les vénéneuses saloperies de l'autorité champigiionnent! »
Quatre jours, enfin, pour n'avoir pas conservé une attitude militaire lorstpi'un officier 'lui adressait la parole. (Page 67!2.)
Liv. 84. 84
66f) SOUS-OFFS
Voilà pour l'avant-propos. Quant au roman, il se divise en trois parties : Dieppe, le Havre, Paris. Partout, conduisant l'homme de la caserne au lupanar et réciproquement, il n'a qu'un but : dénigrer et mépriser. Pour Taccusé, tout soldat est un Favières, tout adjudant est vil. Hupert est « un mauvais bougre illettré » ; Boisguillaume a « un trou sous le nez » ; Laprévotte est un pédéraste ; les sergents-majors sont « des brutes domestiquées qui devraient porter leurs galons sur leurs chaussettes et leurs manches de chemise »; Montsarrat est « un fils de maison »... dont les volets sont fermés. C'est « une grande garce en uniforme » qui se fait entretenir par une fille et qui collectionne dans des malles diverses tout ce qu'il en reçoit. Petit-Mangin est « un joli garçon blond, à longues moustaches, l'air insolent et rosse, puant aussi les fards avariés, mais, au rebours de Montsarrat, d'une saleté de dessous incurable », qui déposera, plus tard, ses ordures dans la gamelle du soldat et finira, lui aussi, par se faire entretenir. Boisguillaume est un besoigneux, mais il est honnête homme, aussi l'auteur en fait-il une victime de l'État.
Les enfants de troupes ne sont pas mieux traités. La vie militaire leur inculque bien vite des vices orduriers.
Sont-ils du moins courageux, les soldats de M. Descaves? — Non. Un jour, en effet, on parle d'aller au Tonkin; un seul sous-officier se fait inscrire : l'adjudant Rupert.
(( — Parce qu'il sait qu'on ne le prendra pas, avec sa maladie. « — Oui, mais vis-à-vis des chefs, c'est adroit. « — C'est drôle, notait Favières, chez le soldat les sentiments habiten. les parties basses. L'âme se répartit, dans la culotte, entre la poche, labrayette et le fond! »
On parle d'envoyer deux soldats? M. Descaves va vous dire leur moyen pour échapper au départ.
« Le soir môme, ils découchèrent. Quelques jours après, ils entraient à l'infirmerie. Et dans le dos du major, répondant au questionnaire du ■cahier de visite médical, ils murmuraient en se recuiottant : « Allons! il y a encore un bon Dieu!... si nous allons au Tonkin avec ça!... »
Armée de lâches, l'armée de l'accusé est aussi une armée de voleurs. C'est également une armée d'hommes pourris, dévorés par la vermine.,
A Dieppe, quelles femmes connaissent le sergent Favières et son camarade de chambre? La mère et la fille, tandis cru'un troisième exploite