CINQUIEME PARTIE
une pensionnaire d'une maison de tolérance! Et c'est au sortir de ces bouges que Favières comprend ce qu'est la vie militaire !
« La vie militaire, enfermée entre le 44 et la caserne, trahit un nouvel aspect, en une vision nette et précise.
« Deux prostitutions se partageaient le soldat, régulièrement, sans relâche. La maison se couchait quand s'éveillait le quartier : l'alternance des services était combinée à souhait pour l'hygiène et la récréation du serviteur de l'irréfragable partie. Une édilité complaisante avait même encouragé le voisinage des deux collèges, les jugeant incomplets l'un sans l'autre, les rapprochant, rêvant une contiguïté d'édifices plus parfaite, comme si l'annexe et le corps principal n'étaient pas suffisamment reliés par un pont de corvées communes, de végétation fraternelle, d'imbécillité harmonique. Le même clairon chantait pour tous; seulement, l'extinction des feux signifiait au 44 : réveil, et la diane y mar([uait le crépuscule du trimage... »
Et la comparaison entre le soldat et la prostituée se poursuit dans tout le cours du volume.
(( Fille et soldat, — frère et sœur, nés de la môme prostitution... Qu'une marche de iO kilomètres assomme l'un, ou que des exigences arbitraires épuisent l'autre, la corvée est la même, et tout semblable le désœuvrement bovin qui suit ces inutiles déperditions de forces! Le gros numéro, nous l'avons sur le képi, voilà tout.
« En somme, de quelque façon qu'on envisage les rapports du soldat et de la fille, leur bonne intelligence est faite de sympathies, de lâcheté invertébrée, d'unisson matériel et moral en qui réside toute consolation.
« Tous les efforts tendent à jeter bas la mince cloison qui sépare les deux bâtiments, à no plus faire qu'un seul métier, une même corvée, sous la tolérance universelle des Grands-Patrons! »
Voilà pour Dieppe, messieurs les jurés.
Arrivons au Havre.
M. Descaves y rencontre quelques réengagés. Ce sont « des brutes » ; l'un rengage pour payer les dettes d'une fille, l'autre par lâcheté, pour fuir la vie civile.
Le capitaine ne vaut pas mieux au Havre qu'à Dieppe, ('/est Chapelin, « un inculte voyou en qui alternent l'arrogance du cocher de maître et la familiarité du palefrenier. Arrivé à l'ancienneté, Chapelin, dune ànerie replète, avouq.it qu'il se servait des théories pour éteindre sa bougie
allumer sa pipe, etc.. Il n'avait pas même la discrétion de Vet cœtera! »
Tout ce qui touche à l'armée, M. Descaves le salit. Voyez le duel. Un des deux combattants qu'il met en scène a peur, et Tun des officiers présents doit le rassurer en lui disant : «Voyons, c'est une plaisanterie! vous êtes d'accord sur la blessure et sur le blessé; que craignez-vous? »
Quant aux réservistes arrivant au Havre, rassurez-vous, messieurs les jurés. Ils seront reçus comme les réservistes arrivant à Dieppe. La haine du civil, son exploitation par le militaire, ce sont encore les traits marquants de la réception qui leur est faite.
Enfin, le régiment revient à Paris.
Cette fois, après les horreurs de la caserne, nous allons voir les tortures des grandes manœuvres, les trafics de l'École militaire, avec les fournisseurs de l'armée, l'arrivée des jeunes recrues, l'ignorance des pharmaciens et des chirurgien^ militaires. Écoutez, à ce dernier point de vue :
« Depuis quelque temps, d'ailleurs, le 167'' était fort éprouvé. Une série. Un autre soldat, sujet médiocre, mais réellement indisposé, se présentait huit jours consécutifs à la visite du médecin-major qui refusait de le reconnaître malade, d'abord, puis cessait même de l'examiner, sur la foi des rapports signalant l'homme comme un « fricoteur », Son obstination lui attirait régulièrement quatre jours de salle de police. — Nous verrons bien qui de nous deux se lassera le premier, disait le capitaine. Ce fut le soldat. Un matin, ses compagnons de « boîte » le trouvèrent mort entre eux.
« Un in-folio ne suffirait pas, si l'on voulait établir la statistique de tous ceux qu'ont tués ou estropiés la médecine et la chirurgie militaires. Il y a le faiseur de héros comme il y a la faiseuse d'anges. »
Plus loin, c'est un fantassin qui menace son sergent d'un coup de baïonnette ; et, naturellement, c'est le sergent qui a tort.
Autre part, c'est une fille qui quête pour les funérailles d'une camarade, et les soldats, moins généreux que les prostituées, se contentent d'écrire des ordures sur la liste de souscription I Etc., etc., etc.. '
Voilà l'œuvre! un pareil livre se condamne lui-même. Voudra-t-on l'excuser? La délicatesse et le patriotisme des honorables défenseurs s'y refuseraient. Dira-t-on que, respectueux de l'armée, M. Descaves n'a voulu que dénigrer les sous-officiers? Dira-t-on que son seul but a été d'appeler l'attention de l'administration supérieure sur certains abus et que, pour y mieux réussir, il a dû forcer la note ?