CINQUIÈME PARTIE CC'J
Ces abus, messieurs, sont de tous les temps et do toutes les arméesi , Et puis, M. Descaves indique-t-il quelque part le remède aux abus? Non, il s'en garde bien, et, pour faire du bruit, pour rapporter de l'argent, ^on^ livre s'est fait l'éclio des rancunes et des plaintes de tous les mauvais soldats.
Messieurs, ne l'oubliez pas. Ce n'est pas le parquet qui poursuit, c'est M. le ministre de la Guerre.
Du côté de la défense, que vous dira-t-on ? Que c'est une œuvre littéraire? Que d'autres livres ont signalé les abus existant dans l'armée? — Vous vous demanderez, messieurs, si, sous couleur d'œuvre littéraire, on peut injurier notre armée, cracher sur notre drapeau et dire que nos soldats, vos fils, portent un gros numéro sur leur schako. Vous vous rappellerez enfin que le livre de M. Descaves a réjoui certaines gens et que la Gazette de Berlin déclare y voir la preuve de notre lassitude à l'endroit du régime militaire.
Vous ne direz pas, avec ce journal étranger, que nous avons assez du service militaire, et vous voudrez, par votre verdict, faire respecter une armée dont vos fils font partie !
Plaidoirie de M« Tézenas.
Messieurs de la Cour, Messieurs les Jurés.
En écoutant M. l'avocat général, je me préparais à le féliciter. J'entendais son réquisitoire si nourri, si saisissant, si éloquent; je le voyais arriver presque à la dernière phrase sans avoir parlé de l'Allemagne. J'étais étonné. J'avais raison de l'être.
Voulez-vous me permettre de faire une bonne fois justice de ce genre d'argumentation ? Il est véritablement trop facile de prendre un livre fait de bonne foi, je vous le démontrerai toutà l'heure, — un livre sérieux, personne n'en doute, — il est trop facile de le parcourir, de vous en lire successivement une vingtaine de passages triés sur le volet, d'accompagner chacun de ces passages de je ne sais quelles réflexions qui sont bien loin de l'esprit de son auteur; et puis de fermer le livre avec un mouvement d'indignation en s'écriant : Voilà l'œuvre! Elie est faite tout entière pour insulter l'armée et nos sous-officiers !
Et comme on se rend compte qu'un pareil système n'est pas fait pour vous convaincre, on veut trouver autre chose, et alors, c'est à lierlin
qu'on ne craint pas d'aller chercher des arguments ! Il faut que nous en finissions, une fois pour toutes, avec cet ordre d'idées.
Je demande que nous redressions enfin la tête, que nous nous occupions de nos affaires intérieures comme de nos affaires extérieures, sans avoir les yeux sans cesse fixés sur l'autre côté de la frontière.
Ah ! s'il a été pour notre malheur des heures où nous n'avions pas le droit d'agir dans la plénitude de notre indépendance, grâce à Dieu, ces heures-là sont passées.
Ce n'est pas que je vienne prendre ici une attitude de provocation qui n'est dans l'esprit d'aucun de nous. Seulement, je ne comprends pas qu'un magistrat français, occupant le siège élevé que vous occupez, monsieur l'avocat général, avec le talent que nous vous connaissons tous, essaie de se servir d'arguments comme ceux-là, pour arracher au jury une condamnation qu'il sait bien n'être ni dans les entrailles de l'affaire, ni justifiée par l'œuvre que vous poursuivez.
Eh bien! voyons donc ce que l'on dit en Allemagne. Vous en parlez bien à votre aise, monsieur l'avocat général; j'ai ici, dans mon dossier, moi aussi, des journaux allemands; j'en ai beaucoup. Vous ne paraissez pas les avoir lus. Savez-vous ce qu'ils disent à propos du livre de Descaves? Ils s'étonnent de quelques articles publiés dans la presse française où on se préoccupait de ce que pensait l'Allemagne, et les journaux que j'ai là disent : « Il est bizarre que vingt ans après les événements de 1870, vous, Français, ce soit encore vers nous, Allemands, que toujours vous tourniez les yeux pour avoir une opinion, pour avoir un sentiment en matière militaire. »
De quel droit nos voisins, que vous qualifiez d'ennemis, — le mot est bien gros dans votre bouche, monsieur l'avocat général, — vien draient-ils s'occuper de ce qui se passe chez nous, dans notre armée, alors qu'il est de notoriété publique, alors que tout le monde sait, alors qu'il est prouvé par les débats récents du Reichstag, que les abus, que les vices flagellés par Descaves dans son roman existent à un degré bien supérieur dans l'armée allemande?
Je suis convaincu que, si M. l'avocat général l'a oublié, vous ne l'avez pas oublié, vous!
Pour ne prendre que les faits les plus récents il n'est pas un d'entre nous qui ne se rappelle ([u'il y a quehjues mois, le Parlement allemand, saisi de la question par la presse allemande, avait à s'occuper des brutalités odieuses, des mauvais traitements sans nom. que les sous-officiers
faisaient endurer à leurs hommes, cl plus spécialement au\ instituteurs temporairement incorporés.
Eh bien! dans ce pays, puisqu'il vous a plu de vous occuper de ses opinions, savez-vous ce qu'on fait?
Lorsqu'un homme de bonne foi, qui a le droit, même dans une monarchie comme celle-là, de dire son opinion au public, lorsqu'un homme de lettres, un journaliste, un député signale des abus, comme ceux qu'a signalés Descaves, on ne lui fait pas un procès. C'est le Parlement qui s'en empare et les redresse.
Voilà ce qu'on fait en Allemagne.
Vous devez vous en souvenir. A une époque bien voisine, le BerUnor TcKjcblatt a mené une longue campagne pour montrer les vices épouvantables qui s'étaient glissés dans l'institution des sous-officiers allemands, pour montrer leur vénalité, pour dévoiler les mauvais traitements qu'ils infligeaient aux soldats. A-t-on poursuivi le Bediner Tageblatt?
Non, messieurs, l'autorité militaire n'a retenu ses révélations que pour accomplir l'œuvre de réparation qu'elles commandaient.
Voilà ce qu'on fait en Allemagne, et voilà ce que nous ne savons pas faire en France!
J'aurais fini sur ce point si je pouvais ne pas parler pour achever de répondre au dernier argument de M. l'avocat général, d'un article de la Gazette nationale, qui dit que, si le livre de M. Descaves a signalé quelques abus qui existent, quelques vices que l'on- a pu relever dans l'armée française, « cela ne touche en aucune façon à la valeur combative de cette armée ».
Voilà ce que pensent, voilà ce que disent ceux que vous appelez nos ennemis.
Ce n'est pas notre faute si on s'est occupé du livre en Allemagne. D'accord avec son éditeur, un commerçant, qui avait cependant le légitime souci de ses intérêts matériels, M. Descaves a refusé d'accorder aux traducteurs allemands le droit de faire passer cette œuvre éminemment française, vous le verrez, dans leur langue. Ils ont dû. jusqu'ici, pour la commenter, la lire dan^ la version française '.
Je n'insiste pas et j'aborde ce qui est véritablement mon sujet.
i. Il a paru depuis, à Budapest, sans notre autorisation, une traduction, d'ailleurs fort incomplète, que nous avons déférée aux tribunaux.
(Xotr fie l'éditeur.)
Qu'est-ce que M. Descaves?
C'est un jeune homme d'une excellente famille, mi-partie bourgeoise, mi-partie artistique; son père est un graveur très distingué.
Il a eu avec précocité la passion des lettres et il l'a manifestée un jour, sans autre appui que son talent, sans réclame, simplement. Il avait 20 ans lorsqu'il fit paraître son premier roman, le Calvaire d'Héloise Pajadoii, livre très remarqué et dans lequel on relevait des qualités d'observation et une puissance d'analyse assez rares chez un débutant de cet âge.
Une vieille rate ratifia, l'année suivante, ces promesses de talent.
Mais le service militaire ne tardait pas à le prendre en 1882, Descaves ayant renoncé au bénéfice du volontariat pour exonérer son frère cadet. C'est donc presque un soldat volontaire que vous avez devant vous.
Au régiment, il ne se décourage pas, et, pendant quatre années de service et de service actif, il écrit son deuxième roman, appelé La Teigne, livre un peu dur, d'une conception brutale et consciencieuse, superbement implacable dans la logique de '^es caractères. Il y avait là d'autant plus un véritable tour de force quelavie de casernelaissepeu de loisirs aux soldats de notre armée, et cependant ce livre, il l'a récrit trois fois sans que son service militaire en souff'rît. Ce fut un excellent soldat. J'ai là copie de son feuillet de punitions. En quatre ans de service effectif, sans un jour de bureau, sans un jour d'hôpital (car ce n'est pas un malade, un névrosé), je trouve seulement quatre jours de salle de police ainsi expliqués :
Il avait obtenu la permission d'aller à Paris pour assister à l'enterrement de sa mère. L'enterrement fut reculé d'un jour. Descaves, resté à Paris vingt-quatre heures de plus sans permission, fut puni de quatre jours de salle de police.
Puis, vingt jours de consigne pour les motifs suivants :
« Quatre jours, pour avoir fumé pendant la théorie qu'il était chargé de surveiller;
« Quatre jours, pour insuffisance à la théorie pratique ;
« Quatre jours, pour négligence dans l'entretien de ses effets;
« Quatre jours, pour n'avoir pas pris son sac à l'exercice sous prétexte qu'il avait besoin de réparations, ce qui était faux;
(( Quatre jours, enfin, pour n'avoir pas conservé une attitude militaire lorsqu'un officier lui adressait la parole. »
Et c'est tout I
SOUS-OPTS
La lecture de Ramollot. {Page 680.)
Liv. 85.
La vérité, sans rien exagérer, c'est qu'au régiment, sa conduite a été absolument impeccable. Sergent, il l'a été au bout de la première année: sergent-major dans le temps strict où il pouvait parvenir à ce grade.
Et tenez, je veux vous signaler un détail infime qu'il n'est pas sans utilité de relever ici.
Si quelques-uns d'entre vous ont lu le livre d'un bout à l'autre, ils ont remarqué un type des plus intéressants sur lequel nous reviendrons tout à l'heure, un type de paysan qui, par un travail acharné, traitant son esprit rebelle comme il traitait la terre, arrive de grade en grade jusqu'à celui de sergent-major, aidé par son fourrier qui se fait son éducateur.
Eh bien! c'est Descaves qui a été l'éducateur de Qe garçon, car ce type est emprunté à la vie réelle. Descaves a pris cet homme neuf, ignorant, illettré et qui, grâce à lui, est devenu l'un des sous-officiers les plus brillants et les plus méritants de notre armée.
Vous auriez pu croire que vous aviez devant vous je ne sais quel mauvais soldat qui n'a pas pu se plier à la discipline, qui a été sans cesse en état de révolte. Il n'en est rien. Vous n'oublierez pas ce fait, car il éclaire d'un jour singulier l'œuvre qu'a entreprise Descaves, l'esprit dans lequel il l'a conçue et le but qu'il s'est proposé.
Au sortir du régiment Descaves a repris bravement son œuvre. Il a écrit les Misères du sabre où il a révélé sans fiel, sans récrimination, avec une belle dignité un peu hautaine, et une fraternelle pitié pour ceux qui souffrent, les petites misères de la vie de caserne.
Mais ce n'était là qu'un premier essai, une première ébauche de son livre Sous-Offs, qui le hanta longtemps, car il a refusé naguère le grade d'officier de réserve qu'on lui offrait, afin d'être plus libre de dire toute sa pensée.
Il est revenu à Paris, où il vit de la façon la plus honorable, la plus estimable.
Il est chroniqueur ordinaire au Petit Moniteur. 11 y fait deux chroniques par semaine sous le pseudonyme de Robinson.
C'est un laborieux, un consciencieux, un travailleur! Marié, il habite une petite maison, là-bas, loin du bruit de Paris, à Montrougo, enfermé avec sa jeune femme qui lui sert de secrétaire. C'est là qu'il a fait l'œuvre qui représente le travail de ces trois dernières années. Et n'est-ce pas la note la plus favorable pour lui, qu'au cours des ardentes polémiques soulevées à la suite de l'apparition du livre, au milieu des attaques les