CINQUIEME PARTIE
plus violentes, tous ses adversaires aient rendu pleine et entière justice à sa parfaite honorabilité ?
Quant à la valeur littéraire de Sous-O/Js, elle n'est contestée par personne.
Et peut-être même, s'il nous eût convenu de porter la discussion sur ce terrain, eût-il été intéressant de rechercher dans quelle mesure on peut poursuivre pour « injure à l'armée » par exemple, une œuvre, — documentaire il est vrai, — mais qui se présente au public sous la forme du roman, c'est-à-dire sous la forme d'une œuvre d'imagination, purement spéculative, œuvre où personne n'a le droit de se reconnaître, où personne n'a intérêt à se reconnaître.
Je ne sais pas jusqu'à quel point, dans ces conditions-là, on a le droit de poursuivre pour injwes à l'armée, alors surtout qu'en fait, — et c'est là que je voulais en venir, — il se publie tous les jours contré l'armée, contre la magistrature, contre tous les corps constitués, les diffamations les plus odieuses.
Et tenez! voulez-vous toucher immédiatement du doigt la différence entre une œuvre purement spéculative comme Sous-Off's, entre un roman, et ce que j'appellerais un pamphlet?
Voici un article de quelques lignes seulement, dont vous allez être frappés. Il a paru dans un journal de Paris à la date du 15 décembre 1889 :
« La Prusse rira du livre de M. Descaves, comme elle rit de tout ce qui se passe, se dit ou s'écrit chez nous. Elle rit de notre armée, parce que cette armée, à de fort honorables exceptions près, est pourrie comme LE RESTE de la nation, de cette nation dont elle est l'image exacte, puisque aujourd'hui tout le monde est soldat; il est vrai un mauvais soldat, soldat de pacotille, mais enfin soldat par l'uniforme, sinon par le cœur et les traditions.
« A la caserne, comme en ville, on ne s'occupe guère que de la vie matérielle. Les sous-officiers et aussi les officiers s'inquiètent de leur ventre, mais fort peu des intérêts généraux de l'armée, et pas du tout des intérêts politiques de leur pays. En ce moment la question qui les émeut le plus est celle des retraites proportionnelles, grâce auxquelles ils pourront se défiler du rang. Les bons comme les mauvais n ont qu'une pensée : tirer au large; les bons parce qu'on les tient à l'index et qu'ils n'obtiennent pas l'avancement qu'ils méritent, les autres parce qu'ils n'ont plus le goût du métier et qu'ils préfèrent toucher 2,000 francs par an à
ne rien faire plutôt que d'en gagner 4,000 en s'exposant aux chances d'une guerre ou même aux fatigues des manœuvres habituelles.
« Un seul fait prouve jusqu'à quel point la République telle que les Jacobins l'ont comprise a tué l'esprit militaire dans notre armée. Sur plusieurs milliers de chefs de bataillon ou d'escadrons de la ligne ou de la territoriale que possède la France, deux seulement ont demandé à faire campagne au Tonkin ! »
Et l'article se termine par ces mots :
« l'armée chez nous est pourrie comme le reste. »
C'est en grandes capitales et c'est signé d'un ancien commandant de notre armée, le commandant Blanc.
Je n'incrimine personne. Mais n'était-il pas utile de vous montrer par un seul exemple (vous savez si j'en pourrais prendre d'autres), que tous les jours, dans la presse de tous les partis, avec la liberté poussée jusqu'à la licence, je le reconnais, dont on y jouit aujourd'hui, on publie contre ce que nous respectons tous, les pamphlets les plus épouvantables, et vous ne les poursuivez pas!
Le ministère public laisse dire dans un journal qui tombe dans les mains de tout le monde, qui coûte un sou, qui peut circuler dans les casernes, tomber aux mains des soldats, que Vannée est pourrie comme le reste de la nation; il laisse insulter nos officiers généraux, il laisse dire que dans toute l'armée française il s'est à peine trouvé un officier pour aller au Tonkin!
Et, lorsque avec un langage autrement tempéré, lorsque dans un esprit tout différent, dans un but éminemment louable, dans une œuvre étudiée, résultat d'un travail acharné, d'observations incessantes, un homme veut utilement, loyalement, honnêtement faire toucher du doigt certaines plaies, le ministère public réserve pour cet hommc-là toutes ses sévérités, toutes ses foudres, et vient vous demander contre lui une condamnation exemplaire!
Est-ce juste? Non. Il me suffirait de montrer qu'on peut publier impunément ce que je viens de vous lire, et moralement vous n'auriez pas le droit de condamner.
Mais je passe. Ce n'est pas une question littéraire qui s'agite ici, n"en déplaise à M. l'avocat général. Je n'ai pas à prouver la valeur du livre à ce point de vue.
J'ai à démontrer que c'est non seulement un livre de talent, mais