‹ Sous-offsChapitre 187 sur 199 · CINQUIÈME PARTIE ÔlT · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE ÔlT

l'œuvre d'une implacable conscience, d'une philosophie très haute et d'une saisissante et rude moralité.

M. Descaves a vu ce qu'il a écrit à travers son tempérament d'artiste, dans la révolte de sa délicatesse et de son goût, dans le haut-le-cœur de sa fierté patriotique; il nous a montré ce qu'il a vu avec la franchise un peu brutale de son art. Que voulez-vous? c'est un triste, et beaucoup de jeunes gens de sa génération sont des tristes !

Parmi les hommes de son âge, parmi ceux qui sont entrés dans la vie vers l'époque de 1870-71, vous n'êtes pas sans remarquer qu'une morosité se répand, dans toutes leurs œuvres. Prenez celles de la jeune génération, vous n'y trouverez rien de gai, de fou, de turbulent; on dirait qu'ils ont reçu, au sortir de l'enfance, je ne sais quelle impression néfaste dont ils ne savent pas s'affranchir.

Voilù pourquoi Descaves a fait une œuvre qui, comme les autres, est triste, et je n'imagine pas que ce soit pour cela que l'on vous demandera de le poursuivre et de le condamner.

Ce qu'il faut remarquer, c'est que sous l'ironie terrible, on devine, on touche du doigt le regret d'une illusion perdue. On sent un frisson, une pitié attendrie pour tous ceux qui souffrent au régiment. S'il est impitoyable, c'est qu'il avait rêvé autre chose, c'est qu'il voulait saine et pure l'armée qu'il voit en proie à toutes sortes de maladies latentes. Et si je ne craignais d'aller au bout de ma pensée, je vous le montrerais volontiers comme un optimiste désillusionné.

Mais enfin ce n'est pas du caractère personnel ou littéraire de Descaves qu'il s'agit. La question est delle-ci : Descaves a-t-il été sincère? a-t-il été de bonne foi? a-t-il voulu corriger des abus préjudiciables à l'honneur, à la sécurité du pays? a-t-il voulu faire en même temps une œuvre d'art, — chose permise, puisqu'il était romancier? — ou bien a-t-il poursuivi une spéculation ou la satisfaction d'une rancune personnelle?

Toute la question est là.

Vous vous perdez , monsieur l'avocat général, dans la lecture et l'appréciation d'une quantité de passages découpés au hasard des ciseaux. Ce que vous aviez à faire, votre tâche, c'était de démêler au milieu de tout cela quelle a été l'intention, quel a été le but de l'auteur.

Et j'ai le droit de vous dire que toute sa vie, son caractère, toute son œuvre littéraire, les amitiés et les estimes quirentoureut et qui l'ont accompagné jusqu'au banc où il s'assied aujourd'hui, tout cela répondpour lui.

11 a fw, incontestablement. Il a révélé ce qu'il a vu. Il a dit des choses que personne n'avait dites, et il faut bien le constater, le bruit n'est si grand autour de son livre, que parce qu'il a mis le doigt sur une plaie vive.

Aujourd'hui, tout le monde fait partie de l'armée; tous nous connaissons ces choses, mais personne n'avait eu le courage de leur donner le grand jour de la publicité.

C'est ici le cas de nous rappeler et de rappeler au ministère public le mot fameux : « Tu te fâches, donc tu as tort. »

Il est incontestable que, si le roman de Descaves avait été absolumen fantaisiste, s'il avait été une fiction pure dans laquelle il lui aurait plu, par je ne sais quelle spéculation d'esprit, d'étudier une armée imaginaire, le livre n'aurait eu aucune espèce d'intérêt; jamais on ne l'aurait lu, jamais il n'eût été l'objet de polémiques, jamais il n'eût été poursuivi par le Parquet.

Poussons plus loin le raisonnement: Si Descaves a dit vrai, s'il existe ou s'il a existé des sous-officiers tels que les deux ou trois sousofficiers dépeints dans le roman, je vous demande, messieurs, où, dans quel coin de votre conscience, vous trouverez le droit de le punir?

De quel droit un homme de lettres, dont le rôle est éminemment utile dans une société démocratique, dans une société d'opinion comme la nôtre, de quel droit, s'il a vu dans les observations qu'il a faites des exceptions à vous signaler, s'il a vu une œuvre utile à faire, si à tort ou à raison il a cru faire justice, de quel droit l'empêcherions-nous de le faire ?

Et, à supposer que vous trouviez le livre mauvais dans ses résultats, que vous le trouviez dangereux, et je crois que vous ne le trouverez pas tel après les expUcations que j'aurai l'honneur de vous donner, à supposer même cela, vous devez l'acquitter si sa bonne foi est certaine, si l'intention n'est pas coupable. En réalité, toute la question est là.

J'ai entendu tout à l'heure le ministère public, avec étonnement, — je ne croyais pas qu'il placerait le débat sur ce terrain, — dire que Descaves, en écrivant Sous-Offs, avait voulu spéculer, faire œuvre d'argent...

M. l'avocat général. Et de renom littéraire!

M^ Tézenas. M. l'avocat général n'oubliait qu'une seule chose : c'est que le contre-pied de son affirmation se trouvait dans un autre chapitre de son propre réquisitoire.

Il vous a appris que Descaves avait gagné quinze mille francs par la vente de son livre.

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