CINQUIÈME PARTIE
Mais savez-vous ce qu'il a mis de temps à le faire, ce livre? Savezvous ce qu'il représente de labeur quotidien, enfermé loin du monde? quel travail constant de production de la pensée?
Trois années !
Pendant trois années, il n'a pas fait autre chose ; pendant trois années il s'est attaché au livre que vous allez juger en quelques minutes.
Trois années! quinze mille francs ! Voilà les deux termes de la spéculation. Descaves a donc gagné cinq mille francs par an avec Sous-Offf
Est-il possible de soutenir sérieusement que c'est une œuvre de spéculation, une œuvre de lucre? Et le résultat de cette spéculation ne serait-il pas désastreux ?
Est-ce que Descaves, actif, jeune, plein de bonne volonté, s'appliquant au commerce, à Tindustrie, n'était pas homme à gagner plus de cinq mille francs par an et cela avec infiniment moins de peine?
Je réponds victorieusement, par la brutalité même du fait : non, l'œuvre n'est pas une œuvre de lucre, ce n'est pas une œuvre de spéculation.
Savez-vous combien, au moment des poursuites, le livre avait rapporté à son auteur ? Gomme à ce moment-là il ne touchait que 0 fr. 35 centimes par volume, la vente ne lui avait rapporté que 1,750 francs.
Il me semble, messieurs les jurés, que, si j'étais à votre place, il y a une question que je me poserais tout d'abord.
Avant de savoir exactement ce qu'il y a dans ce roman, avant d'en peser les idées, je me demanderais quel peut être le danger d'un livre comme celui-là.
Lisez-le, Messieurs; vous verrez qu'il ne quête ni le succès d'argent, ni le succès de scandale. Je vais plus loin ; ce livre n'appelle pas la foule, il l'écarté. Il se défend contre tout commerce vulgaire, contre toute admiration banale, par un style dont je ne veux pas médire, puisque c'est celui de mon client; — mais, nous pouvons bien l'avouer ici, nous sommes entre nous, — par un style extrêmement difficile à lire et à comprendre, par un style précieux, compliqué, perfide même.
C'est un style qui n'est pas à la portée du vulgaire, de l'ignorant, de l'illettré, de l'homme du peuple, du soldat, mais qui est réservé à une très petite élite. Le livre est compact, inaccessible. r\vec seà 437 pages écrites dans ce style recherché, rempli d'aspérités, à tout hcmme qui n'est pas doué d'une très rare culture intellectuelle.
Il est évident qu'un livre comme celui-là ne peut pas présenter de danger.
Allez aux devantures des libraires ou sous les galeries de TOdéon, vous verrez des livres de science dont le texte et les gravures révoltent la pudeur. Pourquoi n'empêche-t-on pas l'exposition et la vente de ces livres? Pourquoi le lycéen curieux, la femme vicieuse ne les achètent-ils pas? Parce que ces énormes in-octavos avec leurs planches d'anatomie ne sont ouverts qu'au savant.
Il en est de même, toutes proportions gardées, du livre de Descaves. Il n'est pas fait pour le médecin, pour l'anatomiste; mais incontestablement il est fait pour une élite intellectuelle.
Lorsque Descaves a publié son livre, il était convaincu qu'il n'atteindrait pas plus de deux ou trois éditions. Il a fallu la publicité qu"ont donnée au livre l'instruction et les poursuites pour arriver au chiffre de 30,000 exemplaires.
Il en est bien autrement de ces quantités de petites brochures qui se vendent 10 centimes, qui circulent partout, qui se trouvent dans toutes les casernes, pour lesquelles elles sont plus spécialement faites, qu'on appelle Ramollot ou lioiichonnot.
Vous savez quel énorme développement a pris cette littérature particulière; vous avez tous rencontré le matin l'ouvrier allant à son travail, lisant avidement la dernière brochure de Ramollot, la dernière livraison de Ronchonnot. Et le soldat qu'elles intéressent plus particulièrement, car il y trouve ridiculisés ses chefs immédiats, les achète et les lit, parce que, pour se les procurer, il lui suffit de prélever quelques sous sur son prêt, et que le style et les idées de ces productions conviennent assez à la tourniii-e de son esprit.
Qu'y trouve-t-on?
On y trouve des choses grossières ou stupides, un parti pris do (lénigreiiiout contre tout c(î qui a un grade. Nos officiers y sont dépeints sous les traits de maris trompés, de sots, d'ignorants. Tous les ridicules de Molière et quelques autres encore sont leur apanage exclusif.
Voilà ce qui peut faire du mal.
Ce n'est pas un ouvrage dont le soldat ne pourrait dépasser à la lecture la dixième page, dont le style le rebuterait dès la première ligne, dont il ne comprendrait ni la portée ni le sens.
Le danger, il est dans Rathollot, dans Ronchomt, qui coûtent 10 centimes, et non dans un livre qui coûte 3 fr. oO. On a tort de laisser publier
Le soldat. Lo Gall s'était lait justice en le Irappanl. (Pape 68G.)
Liv. 8G.
de telles brochures d'un effet désastreux sur le moral de l'armée. Rien de pareil n'est à craindre avec le livre de Descaves.
Reste à savoir si ce livre contient la vérité, si réellement tout ce qu'il dit, l'auteur l'a vu, si tout cela existe.
Eh bien! je n'hésite pas un instant à répondre : Oui. tout est vrai.
Nous aurions pu vous lire une centaine de lettres reçues par Descaves, depuis la publication du livre, par M. Stock aussi, des lettres n'émanant pas du premier venu, portant les en-têtes commerciaux les plus connus et les plus honorables, reconnaissant la véracité des faits relatés dans le livre : on en a souffert, on a ^u régiment le fils de la maison qui en souffre et l'on voudrait que le cadpt qui i^'i^ (Jeiï^ain à la caserne n'en souffrît pas à son tour.
Il y a là, dans le dossier que je possède, et dont peut-être un jour on fera usage, des choses bien intéressantes, mais ce n'est pas l'heure de les produire au grand jour.
Permettez-moi de vous soumettre un spul de ces témoignages : il ém^ne d'un M. Lepaslier, directeur d'un journal de province, et qui, chose assez singulière, a fait son service dans le même régiment et en même temps que Descaves.
Descaves l'avait perdu de vue. Après avoir fait paraître Saus-Offs, il reçut de son ancien camarade de régiment une lettre fort aimable accompagnant un article que ce dernier venait de publier dans le Progrès de Cherbourg.
«... J'avais appris que l'auteur allait être poursuivi pour son livre courageux (je dis courageux) qui vient de faire tant de tapage. J'étais au 167^ e^même temps que M- Desçaves. J'ai, pour ainsi dire, vécu sa vie et j'ai eu parfaitement connaissance d'une grande partie des faits cités, et bien connu aussi la plupart des hérps çiq livre.
« .. Pourquoi poursuit-pp? Est-ce parce que les faits cités sont supposés faux? Tous ceux qui ont passé par un régiment savent que ce ' que dit M. Descaves est malheureusement la vérité.
« Est-ce parce que l'auteur a dévoilé des faits qu'on admet comme vrais? Mais alors, qu'on veuille bien considérer que les Français se soumettent très volontiers au service militaire que la sécurité du pays exige, mais sont en droit aussi de demander à être traités en citoyens, et non en mercenaires comme jadis. Et, si le ministre veut absolument punir, que ce soit ceux qui commettent des délits et non ceux qui les dévoilent.
ClNQlJjlÈMK PAIIÏIE r,&3
« De doux clioscs l'une : ou les sous-officiei'.s tbnl de Taphitraire ou ils n'en font pas. Dans le premier cas, que le minislro prenne des mesures; dans le second, s'ils agissent d'aprùB un droit, qu'on réforme les règlements.
« Voici un exemple. Descaves raconte que les sous-officiers comptables surchauffent leurs bureaux au détriment des soldats qui grelottent dans leur chambrée. {jAœnir milùaire fait observer que le fait est vrai, que la ration de chauffage des chambres est absolument insuffisante, puisque les sous-officiers ont le droit d'en garder la plus grande partie, attendu que, d'après les traités d'administration, ces râlions sont surtout distribuées pour le chauffage des bureaux : donc les sous-officiers ne prennent que leur dû.
« Mais, en attendant, les soldats ont froid , qu'on fasse une répartition plus équitable ou qu'on augmente le combustible en faveur des chambrées. M. Descaves aurait-il seulement obtenu ce résultat que son livre serait amplement justifié. »
Nous sommes, messieurs, au dernier jour de la session et de votre magistrature temporaire ; vous avez assisté à beaucoup d'autres affaires. Lorsqu'on amenait à cette barre un témoin absolument honorable qui venait vous dire : « Oui, j'ai vu! » votre conviction était faite soit pour, soit contre l'accusé. Eh bien! que pensez-vous de la déposition que vous venez d'entendre?
Ce n'est pas là un homme faisant des généralités. 11 ne dit pas : « J'ai lieu de croire. » C'est un homme sincère qui vient déclarer : « Moi aussi, je dois faire cet acte de courage qu'a fait Descaves! Je dois déposer sur tous les abus que j'ai vus, sans en excepter un seul! »
Mais ce n'est pas tout. Voulez-vous un autre témoignage, devant lequel tout le monde ici va s'incliner? C'est celui d'un ancien ministï^e de la Guerre, de M. le général du Barail.
Au cours des polémiques soulevées par le livre, il a été rencontré par un journaliste qui lui a parlé de Sous-Ojj's, et lui a demandé son opinion ; et le général du Barail, ancien général de division et ancien ministre de la Guerre, a déclaré que tout ce qui était signalé dans le livre était vrai. 11 a été plus loin : il a dit qu'il avait fait, lui, pendant son passage au ministère de la Guerre, tout ce qu'il avait pu pour déraciner ces abus et que sa vie tout entière avait été consacrée à lutter contre eux, et il s'exprimait ainsi :
« .'. . Vous pouvez être assuré que s'il y a dans l'armée autant de sous-
officiers voleurs que le prétend celui qui a fait ce livre, la faute en est aux colonels qui permettent à leurs hommes de sortir dans des tenues comme celle de ce maréchal des logis qui est là devant vous... »
Et plus loin :
«... Alors, le sous-officier vole ses hommes, d'abord pour s'acheter des bottines ; puis lorsque les vingt-huit jours arrivent, il ne leur distribue pas les indemnités de route, afin de pouvoir payer la selle anglaise qu'il a achetée à crédit... L'année suivante, il espère avoir un sabre de fantaisie.
« Croyez-moi, ce sont les officiers supérieurs qui causent tout le mal par leur manque de surveillance. Est-ce donc bien difficile d'être là quand on paye les hommes, de s'informer, par exemple, si on porte à leur compte les trois centimes qui leur sont alloués en Afrique comme gratification toutes les fois qu'ils sont en marche? Et ne pourrait-on pas. de temps en temps, faire une enquête pour savoir si un réserviste ne déclare pas faussement avoir touché une indemnité qui, en réalité, ne lui a pas été remise, et dans ce cas, punir le réserviste pour tentative de corruption et le sous-officier pour prévarication?
« En Afrique pour ma part, en moins d'un an, j'ai fait casser deux de mes sous-officiers et j'en ai fait passer un troisième devant le conseil de guerre.
« Les officiers ne sont coupables que de négligence, mais cette négligence devient un crime lorsqu'on songe que c'est le malheureux homme de troupe qui en supporte les conséquences.
«... De la discipline et plus de tripotages! nous pouvons d'autant mieux convenir que ces tripotages existent qu'il suffira, je vous l'ai dit, d'un peu de surveillance pour qu'il n'y en ait plus traces. Les sous-officiers ne doivent pas vivre avec la perpétuelle crainte d'être dénoncés par les hommes qu'ils auront volés... Un soldat ne doit craindre que Dieu et son colonel... »
Que voulez-vous que je vous apporte de plus? Allez-vous récuser ce témoin? Le général du Barail vient dire : « Oui, c'est vrai, les abus qu'on signale existent. J'ai essayé de les extirper et je n'ai pas pu, mais j'ai fait de mon mieux, mon devoir, tout mon devoir. » Est-ce qu'en vous apportant cette déposition je ne fournis pas la preuve de la véracité du livre?
Mais ce n'est pas tout. Nous avons fait un travail extrêmement curieux.
Vous allez voir jusqu'à quel point il est caractéristique.
CINOJJIEME PARTI i: 685
Nous avons pris successivement chacun dos passages incriminés, chacune des accusations, sans en excepter une seule, en commençant par la plus énorme, en finissant par la plus enfantine; nous avons fait feuilleter les registres des conseils de guerre pendant ces trois derniers mois, et en regard de chaque accusation portée sur une colonne à gauche, nous avons épingle à droite 'i, 4, 5, 6, 7 jugements de conseils de guerre se rapportant à des faits absolument identiques.
Ce ne sont plus des appréciations émanant d'un journaliste, si honorable qu'il soit, ou d'un ancien ministre de la Guerre. Ce sont des constatations faites par les conseils de guerre eux-mêmes, après délibération et débat contradictoire. Eh bien! chaque fait signalé par Descaves semble avoir été purement et simplement calqué sur les décisions des conseils de guerre; vous trouveriez telles de ces décisions dont les motifs contiennent en substance tout l'ensemble même du livre de Descaves. H y a là l'histoire d'un malheureux sous-officier, laquelle est l'histoire môme de Tétrelle ou de tel autre personnage du livre dont j'oublie le nom. Vous pourriez faire le rapprochement complet d'un bout à l'autre avec l'acte d'accusation dressé contre nous.
M. l'avocat général parlait tout à l'heure de la question du recrutement des sous-officiers; eh bien! il y a une question que vous vous êtes tous posée à un moment donné.
Vous vous êtes demandé pourquoi nous éprouvions une telle difficulté à conserver nos sous-officiers? pourquoi le législateur encombrait la Chambre et le Sénat de projets de loi qui n'aboutissent pas? pourciuoi nos meilleurs sous-officier quittaient l'armée au bout de leur temps de service?
Il y a des causes de ce fait qu'on ne s'occupe pas de rechercher. Lorsqu'un ancien militaire, ayant loyalement servi, mettant en œuvre l'instrument qu'il a entre les mains, le roman, vient dire : « J'ai peut-être découvert les causes de cette dégénération, j'ai cru comprendre pourquoi l'esprit militairiî diminue. Ces causes, je les ai trouvées dans une observation quotidienne de quatre années; je les soumets au public parce que moi, chétif, ce n'est que par la voie de la presse ou du roman que je puis le faire. » On l'accuse d'injure à l'armée, on lui reproche de n'avoir point adressé une plainte aux autorités compétentes! Voyez-vous M. Descaves, sergent-major de réserve, allant trouver le minist' e de la Guerre, et lui disant : « Monsieur le Ministre, j'ai a vous soumettre certains abus qui se commettent dans l'armée et je vais vous en indiquer le remède! » Il n'eût même pas été reçu.
Il a fait ce qu"il devait faire.
J'entendais tout à l'heure M. l'avocat général dire bien imprudemment : H On trouve dans ce livre des choses véritablement scandaleuses. Voyez, par exemple, nous disait-il, ce sergent forgé de toutes pièces dans ce cerveau malade, torturant de toutes façons les hommes du peloton de punition, de telle sorte qu'un beau jour, le soldat Edeline voit rouge, lui lance un coup de baïonnette sans le blesser d'ailleurs », et M. l'avocat général de s'indigner, comme on s'indigne quand on occupe le siège du ministère public.
Eh bien! la réalité date de quelques jours seulement: nous avons tous pu lire dans les journaux que le Conseil de guerre de Gaen venait de juger un malheureux jeune soldat, appelé Le Gall, qui, exaspéré et justement exaspéré par les mauvais traitements et l'injustice d'un sousofficier, s'était fait justice lui-même en le frappant de plusieurs coups de couteau. Savez-vous quelle a été la décision du Conseil de guerre? Il a acquitté Le Gall. Je ne relève ce fait que parce qu'il a plu à M. l'avocat général de signaler d'une façon particulière à votre indignation un fait semblable.
Maintenant il y a deux écoles, en cette matière.
Étant donnés certains faits malheureusement trop vrais, étant donné que notre grande et belle armée n'est pas inaccessible, non plus qu'aucun autre organisme humain, à certaines maladies et à certaines plaies, la question est de savoir si on a le droit de les dévoiler.
Il y a là deux systèmes absolument différents. Vous avez certaines gens dont le patriotisme consiste à siffler Wagner à l'Eden, à ne pas boire de bière de Munich; ils prêchent un fétichisme menteur, qu'ils qualifient eux-mêmes de touchant et de nécessaire, et pour eux. parler de l'armée en d'autres termes qu'en termes dithyrambiques, c'est un crime. Vous apprécierez, Messieurs, vous choisirez entre les deux systèmes. J'estime moi, qu'on peut et qu'on doit étudier l'armée, qu'on doit en parler sans ambages. J'estime qu'il ne convient pas de la soustraire à l'esprit de contrôle et de critique, seule garantie des nations libres comme la nôtre.
Nous ne voulons donc pas nous souvenir, nous oublierons donc toujours les choses qui nous ont le plus cruellement frappés! Comment, cl vingt années seulement de 1870, un magistrat aussi éminent que celui que j'ai l'honneur d'avoir pour adversaire, osc-t-il dire qu'on ne doit pas dénoncer les vices qui peuvent souiller notre grande armée 1