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CINQUIÈME PARTIE

Aurions-nous, Messieurs, perdu la mémoire des années qui précédèrent cette guerre néfaste"? C'était alors comme un mot d'ordre, parmi ceux de notre nation, de tout voir en beau, de proclamer hautement que notre armée était la première du monde, que nos approvisionnements étaient au complet, que pas un bouton de guêtre ne manquait!

Nous avons le droit ici, entre Français que nous sommes, de rappeler ces souvenirs, si poignants qu'ils soient à nos cœurs; nourris de ces illusions, trompés par cet optimisme voulu, nous avons bafoué ceux qui dans la presse ou à la tribune divulguaient les imperfections, les vices de notre armée si brillante en apparence. Et nous tous qui, au départ de l'armée, avions crié : « A Berlin! » nous n'avons été menés qu'à Sedan !

Nous avons été menés à Sedan parce que nous avons fermé volontairement les yeux sur les lacunes que des esprits clairvoyants et patriotes avaient portées à la tribune. Ni vous, ni moi ne savons ce que Demain nous réserve. Peut-être sera-ce l'heure des grandes tristesses, des suprêmes sacrifices... Il faut que l'Histoire nous instruise, que Demain ne soit pas le recommencement d'Hier!

N'oubliez pas 1870, n'oubliez pas par quelle aberration volontaire de tous, nous avons été conduits aux désastres effroyables dont nous souffrons et dont nous pleurons encore !

Tl ne faut pas que ces faits se reproduisent. Il ne faut pas qu'un jury français intellif^ent, probe, patriote, puisse se dire quelque jour, quoi que l'avenir nous réserve, qu'il a étouffé la pensée, qu'il n'a pas voulu tenir compte d'une déposition sincère, jeune, si vous voulez, niais incontestablement de bonne foi, comme celle de Descaves.

11 y a une autre école : ceux qui disent que tout est vrai, mais que l'œuvre est présentement inopportune.

Mais est-ce que vous pouvez condamner un livre parce qu'il est inopportun? Oseriez-vous le frapper parce qu'il ne vient pas h son heure?

D'autres reprochent à l'œuvre de Descaves de manquer de contrepartie. Il leur faut cette sorte de jeu de l'esprit qui fit qu'Alfred de Vigny intitula son livre si cruel : Grandcnr et scrviludc milifaircf:. Descaves a oublié les grandeurs, peut-être a-t-il eu tort. Mais ou n'a pas le droit de CQpdaniner une œuvre parce qu'elle manque de contre-partie, parce que l'auteur a méconnu cette prétendue loi fondamentale du roman, d'après M. l'avocat général.

fA puis, cela n'est même pas vrai. Voulez-vous me permettre de lire un ou depx passages seulement? On vous a dit qu'il n'y a pas de ppntre-

partie; que, dans ce livre effleuré d'une main à la fois si magistrale et si légère par M. l'avocat général, il n'y avait que des sous-officiers corrompus, des officiers indignes.

Ceci est absolument faux.

Si on s'était reporté, seulement, par exemple, à la page 25 du livre, on aurait lu ceci :

« Le chef de bataillon entrait au quartier. Il inspecta brièvement les hommes de garde et marcha droit sur les nouveau-venus, le képi sur l'oreille, avec une crânerie d'officier sortant des zouaves dont il conservait d'ailleurs le pantalon-sac.

(( Jeune, — 38 ans, — il avait des allures de chef populaire, une connaissance parfaite du soldat, une supériorité de confiance et de capacité qui lui hwait moralement le bataillon, en dehors des rouages disciplinaires et de l'apparat de métier. »

N'est-ce pas là un joli portrait d'officier? Que voulez-vous de plus. Monsieur l'avocat général? Vous êtes bien difficile, en vérité. Descaves, ù côté des exceptions qu'il stigmatise, vous donne le plus beau type d'officier français, celui qui, en dehors des îrouages de la. discipline, par sa bravoure et son sang-froid, par son aménité, conquiert moralement le bataillon.

Ce n'est pas tout. Voilà l'officier n'est-ce pas? Voici maintenant le caporal : Chuard ; car, à tous les degrés de la hiérarchie, à côté du caporal et du sergent mauvais, on pourrait trouver le sergent et le caporal tels qu'ils doivent être; à côté de l'adjudant mauvais, l'adjudant tel qu'il faut qu'il soit ; à l'officier mauvais qui est l'exception l'officier tel qu'il est le plus souvent.

Voici Chuard :

«... Le petit caporal Chuard, l'ancien valet de ferme.

« Celui-là se dégrossissait, rendait de réels services à Favières, qui l'employait au bureau... Le paysan s'acharnait, s'exerçait à la ronde, à la bâtarde, — à l'orthographe aussi, — dont son fourrier lui inculquait entre deux états les notions. Rien ne le rebutait. La soupe mangée, après une marche de huit lieues, il étail là, n'abandonnant l'âpre étude de la théorie qui lui brisait le crâne que pour mouler les copies de décisions où sa main s'appliquait.

« C'est lui qu'on avait surpris, élève-caporal, après l'extinction des feux, étudiant les principes du port d'arme sur une marche d'escalier, traitant sa mémoire comme il traitait la terre, l'ensemençant ainsi qu'un

SOUS-OFKS

Il faut faire pour l'arniée des jeunes gens physiquement forts. (Pnge 69a.) I>iv. 87 f^l

champ stérile qui doit rapporter à force d'entêtement et de labour. » N'est-ce pas là un bon type de gradé? Que voulez-vous, Monsieur l'avocat général? Voici encore l'officier Mauvezin :

«... Plus rude aux officiers responsables qu'aux soldats, il rachetait vis-à-vis de ceux-ci des exigences de rude chef par un parfait mépris pour les instructions de détail, le fignolage en chambrée, l'astiquage des ardillons, les supplices réels de la troupe. Bourru, mais juste, entendu et crâne, il la pliait, d'un coup de genou, comme une femme prise de force, tombant ensuite à l'adoration du mâle.

« 11 la connaît », disaient les soldats, et c'était dans leur bouche un brevet de capacité, de popularité qui les mettait à la discrétion de Mau vezin, dans cette garnison où il était le maître, au milieu d'une famille dressée, disciplinée, façonnée à ses goûts. »

Là, mon admiration est complète. Est-il possible de vous montrer en quelques lignes d'une façon plus saisissante, plus entraînante, l'officier bon pour les hommes, sévère en même temps, sachant faire respecter la discipline sans fignolage, sans taquinerie, se faisant adorer des hommes, ayant la popularité qui les met à sa discrétion?

Voulez-vous le type de l'adjudant?

C'est Boisguillaume, une figure charmante de ce livre, ce pauvre livre qu'on vous a montré comme une sentine, comme je ne sais quel cloaque de toutes les impuretés.

Un passage entre autres :

« L'adjudant remercia. Il allait falloir qu'il réalisât des prodiges pour vivre avec sa solde, à Paris. Sa femme aurait bientôt un second gamin, et l'assistance laborieuse qu'il trouvait, naguère, auprès d'elle, était paralysée par les successifs changements de garnisons. Dès qu'elle commençait à se faire une clientèle en un endroit, on le quittait.

« Trois ans auparavant, quand ils s'étaient mariés, oui, son métier do modiste était lucratif... Mais retrouverait-elle une seule des pratiques qu'elle avait dû abandonner pour suivre le bataillon à Dieppe, puis au Havre ?

« II se plaignait, doucement, sans acrimonie, du peu de souci qu'on prenait d'améliorer une situation reconnue pitoyable, des charges au contraire, sans cesse plus lourdes, sous lesquelles on les écrasait, célibataires ou autres... »

Je vous lis quelques-uns des passages qui mont paru bons: je ne

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