CINQUIEME PARTIE
puis, ni ne veux les lire tous. Vous voyez par ces courts extraits qu'à côté des types signalés et flagellés dans le livre il y a des types de sergents, d'adjudants, d'officiers, absolument admirables.
On vous a dit : Le livre est d'un réalisme brutal, dans une note toujours poussée au noir qui ne se dément pas un seul instant. Vous allez voir qu'il n'en est rien.
Voici la première lettre reçue par le soldat :
« La première lettre !
« Un tel... pour vous. »
« On est Parisien ; on a une enveloppe frauduleuse, un vernis d'indifférence, le pied de nez facile, la mystification prompte, et quand elle arrive, cette première lettre, quand on a reconnu l'écriture de... là-bas, on attend d'être seul pour la lire; et, dans le frisson de l'émotion inéprouvée, des senteurs, des bruits, des caresses montent du chiffon de papier, créent une atmosphère factice oiî l'âme se réfugie, s'élève comme un aérostat lesté, trop sûr d'atterrir bientôt, à l'endroit même qu'il quitte.
« Des mots... « T'ennuie pas... ça passera vite... sois soumis... écris- « nous... », réveillent en ce Parisien le vieux sentiment-romance des faubourgs : deux liards de cœur dans une chansonnette roulée en cornet ! »
Voilà votre livre brutal, réaliste! allons donc!
Je n'ai pas fini :
Un peu plus loin, de jolis types encore : les Bretons ! Écoutez comme ce mauvais soldat, contempteur de l'armée, les traite.
« A l'autre bout de la chambrée, sans lumière, quatre têtes baissées. se heurtant presque, dans l'entre-deux des lits, formaient un groupe vague d'enfants jouant au cheval fondu. Quatre Bretons de différentes compagnies se réunissaient ainsi chaque soir pour rien, pas pour causer, car on leur avait défendu de patoiser jusqu'à ce que leur intelligence de la langue française permît la suppression des interprètes chargés de la leur traduire...
« Ils attendaient l'appel, immobiles, muets, leurs fronts se touchant,comme si cette voisinance eût facilité l'échange de leurs pensées, à défaut d'organe pour les exprimer. Quand ce qu'ils avaient à se dire risquait de se perdre ou de s'atténuer dans le transvasement, ils levaient la tête, se regardaient, se comprenaient furtivement.
« Ils décantaient de cette façon, pendant trois heures, des souvenirs, des paysages, des amours, des êtres et des choses : et ils vibraient doucement comme des cordes de violon sur lesquelles on ferait semblant de promener l'archet. »
Voilà, messieurs, le livre réaliste!
On vous a dit : C'est un livre odieux, qu'on ne peut mettre entre les mains de personne, un composé d'outrages à la pudeur et d'outrages à l'armée.
Eh bien! nous sommes des hommes sérieux. Pourquoi ne nous donne-t-on pas le pour et le contre? Pourquoi le ministère public ne nous dit-il pas plutôt : à côté de telle chose que je considère comme un outrage à l'armée ou comme un outrage à la morale, il y a telle autre chose qui est bonne, telle autre chose qui est saine?
Est-ce que moi, tout à l'heure, j'ai fait la moindre difficulté pour reconnaître les vivacités de langage et de pensée de l'auteur?
Pourquoi ne vous a-t-on pas lu ceci? Ce sont encore les petits Bretons :
(( Favières avait fait venir de Paris un méchdini oignon et s'était attaché Quélennec en le lui donnant. Jamais les quatre Bretons n'avaient osé aspirer à une montre. Ils eurent pour celle-ci les yeux d'un éléphant pour une toupie.
« Aucun d'entre eux n'eût été capable de dire Fheure, en dépit des leçons prodiguées par Favières à son brosseur; mais quand celui-ci tirait, — avec quelle délicatesse! — l'oignon blotti dans la pochette de sa ceinture, une inexprimable émotion poignait le groupe. Ils suivaient d'un œil zélé la marche des aiguilles, écoutaient la petite bête mystérieuse parler, dans le boîtier, son patois toléré, de même qu'ils prêtaient l'oreille au tic tac de leur petite bête personnelle en la longue auscultation des soirées d'hiver. Un jour, la montre s'arrêta. Alors, pendant qu'on la réparait, ils se sentirent vraiment seuls, comme une société de cinq personnes qu'on amputerait tout à coup de celui de ses membres qui amusait les quatre autres. »
Voilà, Messieurs, la note du cœur, voilà la note émue. Je ne voulais pas laisser représenter sans protestation ce garçon-là comme un être sec, froid, incapable de sentiment.
Mais un des reproches principaux qu'on fait à Descaves est celui-ci : Vous avez généralisé, vous avez indiqué ou semblé indiquer, par la façon dont est présentée voire étude, que tons les sous-officiers de