CINQUIEME PARTIE
l'armée française sont semblables à ceux que vous avez dépeints.
Je proteste encore hautement contre cette imputation ; il y a là, entre le ministère public et nous, un malentendu terrible que je demande la permission de dissiper d'une façon définitive.
Expliquons-nous carrément : Descaves n'a peint que des exceptions. Cela résulte, jusqu'à l'évidence, d'une lecture attentive du livre.
Gomment a-t-il appelé son roman? On affecte de dire, et ses détracteurs disent toujours : Les Sous-Offs. Le livre dit : Sous-Offs, c'est-à-dire des sous-oifs, un ou deux sous-offs, ceux du livre, avec cette circonstance atténuanteque Som-Offs, dsius, l'armée, cela veut dire un sous-officier un peu noceur et truqueur; cela veut dire le portrait de quelques mauvais sous-officiers. Je demande pardon à M. l'avocat général de lui traduire l'argot, , •
Et encore, remarquez bien ceci : c'est que Descaves n'a pas choisi ses exceptions au hasard. En romancier consciencieux, intelligent, il a seulement retenu celles qui, d'une part, peuvent offrir un danger général, et d'autre part, sont susceptibles de remède. Voilà la caractéristique des exceptions que Descaves a peintes.
Qu'un lieutenant-colonel se brûle la cervelle afin d'échapper à une poursuite pour outrage aux mœurs; qu'un sergent soit condamné par la cour d'assises pour s'être rendu coupable de vol avec effraction ; Descaves n'en a cure, car ce sont là des faits qui, pour vrais qu'ils soient, constituent une exception pour l'armée.
Qu'est-ce que Descaves a pris? Deux choses :
Les petites exactions que certains sous-officiers commettent et qui rendent très malheureux le soldat à la caserne.
Les compromissions en quelque sorte fatales entre la fille et le soldat.
Voilà les deux ordres d'abus, de vices qu'il a signalés d'une façon particulière.
II aurait pu faire comme certains auteurs ([ue je ne nommerai pas, écrire une petite préface plus ou moins hypocrite où il eût déclaré qu'il ne peignait que des exceptions.
Il ne l'a pas voulu, par respect pour lui-même, par respect pour tous.
Quand on l'accuse d'insulter l'armée, on perd singulièrement la notion des circonstances sociales, politiques et militaires dans lesquelles nous vivons. L'armée n'existe plus dans le sens où nous l'entendions autrefois. Est-ce un bien? Est-ce un mal'^ Ce n'est pas ici le lieu de le
discuter. On peut avoir une grande armée nationale, école où chaque citoyen passe à son tour, ou bien quelques centaines de mille hommes, de vieux soldats rompus au métier, comme le demandait M. Thiers. C'est là une question extrêmement grave, mais une question qui ne se pose pas aujourd'hui. Nous avons la première de ces armées, nous n'avons pas la seconde. Nous n'avons plus ce corps à part, nourri, payé, entretenu par le pouvoir pour défendre le pays contre l'étranger, — et quelquefois le pouvoir contre le pays. Et cependant ce sont les méthodes, les procédés de l'ancienne armée qu'on applique à la nouvelle, si différente.
Autrefois, dans l'armée tout entière, le soldat était sans le sou ; aujourd'hui, avec les réservistes, les volontaires d'un an, les 13 jours, un flot d'argent a été apporté dans la caserne. D'autre part, le sousofficier y est grand maître et il est pauvre. Presque tous sont sans argent, sans aucune fortune. Vous touchez du doigt ici la grande cause du mal signalé dans le livre et dont, je l'espère, les autorités compétentes feront leur profit comme elles l'ont fait déjà, nous le verrons tout à l'heure.
L'armée n'est donc plus la grande famille qu'elle devrait être.
Améhorer la condition matérielle, relever la situation intellectuelle et morale du soldat, afin que l'outil de notre relèvement national soit net comme une épée, ce souhait nous est-il donc interdit?
11 y a là, pour qui réfléchit, un vaste champ d'études graves, ouvert à tous. 11 faut faire de l'armée la suprême école de la nation, le refuge le plus élevé de l'honneur, de la correction, c'est à ce prix seulement, entendez-le bien, qu'elle sera et qu'elle restera notre suprême espoir.
L'armée, ainsi définie, est notre œuvre commune; elle prend une place immense dans nos préoccupations à tous. Chacun s'efforce d'en étudier les questions vitales, et pour cela chacun se sert de son instrument, le journaliste du journal, l'orateur de la tribune, le romancier du roman.
Au premier rang de ces desiderata est la question des sous-officiers.
La vérité, disons-la. c'est que nous nous n'avons plus de sous-officiers et qu'il nous en faut.
Un double progrès était à réaliser : le premier dans l'éducation de nos enfants, le second dans l'éducation de notre armée.
Il fallait faire au collège des jeunes gens physiquement forts.
Il fallait faire à l'armée non des brutes bien dressées, mais des
CINQUIEME PARTIK 093
hommes disciplinés et courageux. Le moment n'est pas éloigné peut-être où nos officiers auront autant besoin de l'esprit et de la volonté de leurs hommes que de leur corps.
La première de ces réformes est en train de s'accomplir. Vous savez quelle place on dotine aujourd'hui aux exercices du corps, à la gymnastique, à l'escrime, à la natation,, aux jeux physiques, quelquefois au préjudice d'études purement littéraires. Gela appartient à une nation militaire comme la nôtre. L'autre réforme, tout aussi importante, est impatiemment attendue. Et à qui incombe-t-elle? Au sons-officier. C'est lui l'instructeur de nos troupes, le plus directement en contact avec elles; c'est lui qui doit inculquer à nos fils, lui, leur second professeur, un grand souffle d'honneur, de patriotisme, la force indomptable de la volonté, le goût des humbles devoirs, la pratique cordiale de l'égalité.
Voilà le rôle des sous-officiers.
L'éducation a commencé au collège dans une famille; c'est dans une famille, à l'armée, qu'elle doit se continuer.
Voilà le rôle élevé humainement, le rôle moral et philosophique du sous-officier, non seulement dans l'armée, mais dans la société.
Eh bien! qu'est-ce Descaves a étudié?
Il faut serrer ici la question de près. Il no s'agit pas de rester dans un vague extrêmement commode, comme tout à l'heure M. l'avocat général. Qu'est-ce que Descaves a étudié? Ce n'est pas l'armée dans son rôle sublime de défense. Ce n'est pas l'armée à la guerre; dix fois, il marque la différence dans son livre.
Ce qu'il a étudié, ce sont les dangers et les vices qui font de la caserne, en temps de paix, une école d'immoralité. La caserne, d'après de très bons esprits, peut et doit disparaître, comme elle a déjà disparu en Suisse, au moins dans sa forme actuelle.
Il est permis d'attaquer la caserne. Ce n'est pas l'armée, cela n'y ressemble même pas. Je n'en veux pour témoin que l'horreur qu'inspire la caserne à notre race plutôt guerrière que militaire.
<( Le Français court au camp, mais [air la caserne. » Le mol est du général Foy.
Ce que Descaves a attaqué, ce sont les sanies, les plaies multiples que récèle forcément en soi une immense agglomération d'homuies, réunis dans de pareilles conditions. Fermer ces plaies pour la sauvegarde des générations nouvelles, c'est l'œuvre patriotique qu'il a entreprise. Plus on aime la patrie, plus on veut l'armée intacte.
Et prenez-y garde ! Vous n'êtes pas dans une affaire d'un intérêt théorique. Vous êtes tous intéressés à ce qui va se passer, tous intéressés au résultat que peut donner votre verdict.
C'est, à riieure qu'il est, notre existence à tous que je défends. N'avez-vous pas tous des enfants qui ont passé à l'armée ou qui vont y passer? Oubliez pour un instant que je suis avocat, oubliez la robe que je porte, oubliez la cour d'assises, oubliez-vous vous-mêmes. Ne vous importe-t-il pas desavoir dans quel milieu vous allez mettre ces enfants? Ne vous importe-t-il pas de savoir si ce fils qui n'est pas encore un homme, ce fils qui n'a pas l'expérience de la vie, ne sera pas une chair malléable pétrie par des sous-officiers qui peuvent être des hommes libidineux ou corrompus? Cela, n'est-il pas vrai, a une importance extraordinaire pour nous tous.
L'attaque à l'armée, où donc la trouvez-vous dans tout cela. Monsieur l'avocat général?
Si vous n'aviez pas parcouru si rapidement le livre, préoccupé que vous étiez d'y rencontrer les élément? de votre tâche, difficile, je le reconnais, vous auriez vu ceci :
Reportez-vous, Messieurs, à la page 16 du livre. Vous allez voir comment, pour les besoins de la cause, on... quel mot vais-je bien employer? on coupe les citations.
. ft Les officiers...
« Ah! ils sont bien naïfs, les soldats qui s'imaginent les connaître au bout de dix mois de service I
« En somme, deux catégories : ceux qu'on nomme père Un Tel et ceux qu'on nomme Un Tel tout court. C'est Un Tel tout court quand l'officier est une rosse. »
Voilà ce qu'on vous a lu. Immédiatement après, sans solution de continuité, voici ce que nous lisons :
« Et dans l'appellation ronde, au contraire, dans la filiale confiance de cette parentèle imaginaire, il y a tout le soldat, ne demandant pas mieux que croire à cette famille vantée, à ce groupement autour du chef, à cette hiérarchie dans la tendresse qui ferait du colonel une sorte d'aïeul très respecté, galonné d'indulgence et chamarré de sollicitude. »
[ Pourquoi, Monsieur l'avocat général, n'avez-vous pas lu cela ?
Croyez-vous que, s'il n'^ avait que ce passage-là d'incriminé, messieurs les jurés pourraient le condamner?
SOUS-OFKS
Les biiiuades, dont les vlclimcs, des Liv.88.
soldats, avaient été estropiés. (Page 7 >0.)
Pourquoi détacher ces trois phrases qui paraissent, en effet, avec ce mot : une rosse, qui les termine, constituer une injure à l'armée?
Pourquoi ne pas montrer comment, dans la bouche du soldat, cette expression un peu brutale emprunte son véritable sens à la phrase suivante qui la complète ?
Messieurs les jurés sont cependant capables d'apprécier, de discerner ces choses.
Pour vous indiquer dnns quel ordre d'idées le livre est conçu, voyez comment Descaves apprécie une des nouvelles ordonnances mises en vigueur.
« En outre, la mise en vigueur du nouveau règlement, abrogeant les dispositions de l'ordonnance surannée, du 2 novembre 33, donne un prix estimable aux récentes nominations. En dehors du prestige, de l'augmentation de solde, d'une cabane de berger dans le parc, c'est la salle de police remplacée par la consigne ci la chambre, et la réprimande du colonel substituée à la suspension. Le décret du 28 décembre 1883 fait mieux encore. Il supprime l'appel de midi, en armes, prescrit un vague rassemblement de compagnie, lequel, sous des chefs cléments, abrège l'agglutinative singerie d'autrefois. )>
Yous voyez que, lorsque Descaves ti'QUve quelque chose de bon dans cette vie militaire, un règlement tutélaire, il n'hésite pas un instantJi le faire connaître, à le publier.
Et ce qu'il dénonce en réalité, ce ne sont pas les sous-officiers, ce sont les abus, les produits morbides de la caserne qui corrompent les sous-officiers, qui exercent une influence délétère contre laquelle chacun résiste plus ou moins selon la force de son caractère, selon son éducation ; c'est cette dégénérescence morale qui fait qu'au régiment un sergent indélicat s'appelle très gentiment un sergent qui friqote.
Ce n'est pas aux malades qu'il s'attaque, c'est à la maladie. Et voulez-vous savoir ce que pense intimement Descaves?
On vous l'a représenté tout à l'heure comme un Iwmme dont l'œuvre tend à révéler le patriotisme, la vitalité, la vigueur, la force de résistance de notre armée.
Si vous aviez lu le livre, vous auriez trouvé un passage capital dans lequel Descaves parle de cette chose épouvantable et sacrée qu'on appelle la guerre.
Voilà la clef de tout le livre. Lisez-le : je vous promets que votre impression ne sera pas différente de la mienne; vous y verrez l'expli-
CINQUIEME PAUTII-: 099
cation des révoltes, des sévérités de cet homme jeune qui espère vivre au jour des suprêmes revanclies.
Cette guerre est sacrée pour lui, comme, dans l'intimité de nos cœurs, elle l'est pour nous tous. Il veut que nous la fassions dans les meilleures conditions possibles, et non affaiblis par les vices qu'il décrit. C'est pour cette guerre sacrée qu'il a stigmatisé les tares qui pourraient nous amener au champ de bataille énervés et émasculés.
On a insisté sur le rapprochement entre la caserne et le lupanar beaucoup plus qu'il ne convenait, dans une affaire de ce genre. 11 y a, dans toute agglomération considérable d'hommes, jeunes et forts, astreints au célibat et à une chasteté forcée, des besoins inhérents à la nature humaine, qui existent, et qu'il est impossible de nier. .
Tant de causes jettent le soldat à la fille ! Lui ! avec ce besoin physique et moral d'aimer qui fouille une poitrine de vingt ans! Lui, sans argent, sans relations! Elle! enfermée dans sa caserne aussi ! isolée du monde, ayant besoin de bégayer l'amour avec un interné comme elle!
Le soldat attire la fille comme la fille attire le soldat. Cela a toujours été ainsi! Depuis Phéb'us de Chàteaupers qui traverse Paris, la main sur la rapière, la moustache en croc, Tœil allumé, pas très difficile sur le choix de ses relations, ni de ses amours, et qui n'en est pas moins un brave soldat, un héros.
Le rapprochement n'est pas neuf. Un écrivain des plus éminents et des plus incontestés, M. Edmond de Concourt, l'a déjà émis et développé dans son roman La Fille Élisa, où il étudie les relations entre la fille de maison publique et le soldat. La Fille Élisa a eu un grand succès. On ne l'a pas poursuivi, ce roman dont la préface voit en ces relations « les obscurs ententes et les mystérieuses chaînes qui se nouent entre les races de parias ».
Cela s'est tiré à plus de trente éditions !
Il ne faudrait pas croire, d'ailleurs, que ces rapports entre la fille et le soldat, un livre comme celui de Descaves en fasse une chose anacréontique. amusante, de nature h exciter les sens. Uien, au contraire, de plus profondément triste, de plus sombre que ces tableaux. 11 se place à un point de vue élevé, et étudie comme une sorte de loi sociale le rappro-, chement qui s'établit entre deux êtres, mâle et ftMnelle, jotés l'un et l'autre en dehors des loi'^ de la vie commune.
Mais le point où je veux arriver, parce que, selon moi. c'est le point capital, le voici :
On vous a montré des ardeurs, des vivacités, des exagérations juvéniles du livre. On en a oublié les côtés utiles.
Vous allez voir combien je suis fort lorsque je viens vous dire : Je vous affirme qu'à l'heure où j'ai l'honneur de parler devant vous, moi avocat, le livre de Descaves a déjà produit des résultats pratiques considérables, et je vais vous le prouver pièces en main:
Descaves a touché dans son roman toutes les plaies de l'armée, d'une grande armée nationale comme la nôtre : ^
Le service médical!
A ce propos je ne sais quel grand écrivain disait que, depuis un demi-siècle, il nous avait coûté plus d'hommes que le feu. C'est aussi l'avis de quiconque a traversé, comme infirmier, un hôpital militaire.
La nourriture!
Vous vous rappelez les scandales du camp d'Avor, ces fournisseurs condamnés pour avoir donné aux troupes des viandes avariées.
Les brimades!
Les journaux retentissaient, ces jours dernie»s encore, d'effroyables histoires, dont les victimes, des soldats, avaient été estropiés.
Les exactions des sous-officiers !
Voyez les jugements des conseils de guerre.
L'exploitation des réservistes !
C'est une des grandes causes de l'impopularité de la caserne en France.
Tout cela, il faut un homme courageux pour le dire. Et la plainte n'étant pas permise dans l'armée, étant impossible avec la hiérarchie militaire, les faits ne peuvent être portés à la connaissance du public que par les deux grandes voies de la presse et du roman. • Savez-vous où il faut chercher, à propos de l'œuvre de Descaves, une discussion sobre, judicieuse, profitable du livre? Je vous le dis à ma grande tristesse : c'est à l'étranger. Il m'est tombé sous les yeux un article signé d'un officier supérieur qui, ayant lu le livre, non seulement ne l'a pas trouvé blâmable, n'a pas pensé un instant qu'on pouvait amener l'auteur sur le banc des assassins et des criminels, mais encore relève dans cet ouvrage des renseignements de première importance, les uns d'ordre médical, les autres d'ordre administratif. Et il pense bien que ce livre va donner l'éveil à nos gouvernants pour des réformes qui s'imposent
CINQUIÈME PAirriE TOI
La note juste ce n'est pas en France, mais c'est parmi nos véritables amis à l'étranger que nous la trouverons. Voilà, nous dit cet officier russe, un livre intelligent, vécu, où il y a beaucoup à prendre, et dont doivent s'inspirer tous ceux qui ont souci de l'honneur, de la considération, de la vitalité de l'armée française.
J'ai promis de vous faire toucher du doigt les résultats qu'a déjà produits la publication.
D'abord l'attention des chefs s'est trouvée forcément appelée sur les faits signalés.
Il n'est pas possible, humainement parlant, qu'un chef militaire, — mettez-vous à sa place, — qu'un colonel, lisant le livre de Descaves, ne se soit pas dit : Est-ce une calomnie, ou bien se passe-t-il des choses comme cela dans mon régiment? #
Rien que cela, c'est énorme : être avertis, simplement !
Il y a mieux : un rapprochement s'est produit, excellent pour la bonne entente de l'armée, pour la bonne harmonie entre les officiers supérieurs et les sous-officiers.
Il y avait vingt ans, me disait un officier de mes amis, que les officiers supérieurs avait perdu l'habitude d'inviter les sergents en certaines occasions, comme cela se pratiquait autrefois. Depuis le livre de Descaves, nous avons vu les commandants de corps d'armée faire asseoir les sergents à leur table pour leur dire toute l'estime qu'ils avaient pour eux et aussi, il faut bien le dire, pour flétrir le livre... qui cependant avait amené cet heureux résultat.
Est-ce que ce livre n'est pas plus profitable à l'armée que toutes les mercuriales officielles?
Un grand mouvement, un courant d'opinion s'établit. On commence à se demander partout s'il n'y a pas d'importantes réformes, des enquêtes à faire, s'il ne faut pas nettoyer les dessous de l'armée.
Voici un journal essentiellement gouvernemental, grave par excellence, /(' Temjts, que je lis quelquefois et où j'ai pu voir l'autre jour, à ma grande satisfaction, « que les polémiques soulevées par ce livre sont un excellent commencement d'enquête ».
Voilà un mouvement qu'on n'arrêtera pas.
Les soldats sont maintenant gantés en hiver, pourquoi? Parce que deux ou trois romanciers de l'école de Descaves ont signalé le sjpplicc qu'infligeait aux soldats, par les grands froids, le contact de la phuiiie de couche.
Voilà de bien petites choses, mais qui ont leur prix dans la vie militaire.
Le couvercle de la gamelle est remplacé par de la vaisselle. Un réfectoire est réservé aux soldats pour leurs repas. Pourquoi? Parce que les inconvénients de l'état de choses antérieur ont été signalés, soit dans les cinq ou six romans militaires qui ont précédé celui de Descaves, soit dans les articles de la presse qu'ils ont provoqués.
Arrivons à un ordre de faits plus grave. Descaves s'indigne de la façon injurieuse, brutale, grossière, dont les sous-officiers traitent leurs hommes.
Voici un ordre du jour du général de Négrier, bannissant des commandements les jurons, les mots grossiers qui ne s'y trouvent que trop Couvent.
Et remarquons la singularité des mœurs française : lorsque dans les Ramollot, les Ronchonnot, on met en scène ces vices et ces abus en bafouant notre armée, tout le monde trouve cela extrêmement drôle. Mais si un auteur attristé, comme Descaves, les signale, on le défère à la justice.
Et lui cependant protestait contre un abus que le caricaturiste aggrave.
« En France, a-t-on dit, on n'arrête pas ceux qui mettent le feu, mais ceux qui sonnent le tocsin. »
Descaves a dit que les sous-officiers surchauffaient leurs chambres tandis que les soldats grelottaient. L'Avenir mililaire, un journal sérieux, atteste la vérité du fait!
Vous avez donc eu tort. Monsieur l'avocat général, de traiter ce jeune homme de malfaiteur de lettres; aucune mère, sachez-le bien, ne sera de votre avis. Les mères qui nous font des soldats parce qu'elles font des enfants, en voyant dans les journaux qu'à la suite du scandale soulevé par le livre, le ministre de la Guerre met ordre à un abus, ces mères-là, soyez-en bien convaincu, ne considèrent pas Descaves comme un mialfaiteur.
Un journal publiait avant-hier, sous la signature d"un écrivain militaire, spécialiste des plus compétents-, Jules Richard, un article intitulé : « Le général de Miribel et les sous-officiers », où il disait :
« En rappelant tout ce que l'on a fait depuis quelque temps pour relever la situation des sous-offiiciers rengagés, le général de Miribel
ClNQUiKME l'ARTIE 703
avoue en quelque sorte que roii n'a rien fait pour relever leur caraclère, puisque, leur parlant du respect qu'ils doivent exiger de leurs égaux, il dit: « Les sous-officiers rengagés portent Tépée, je ne doute donc pas qu'ils ne sachent se faire respecter. «
« Aujourd'hui, la façon dont on recrute les sous-officiers est déplorable. On les recrute parmi les brigadiers et les caporaux; cela ne peut être autrement. Mais comment recrute-t-on les caporaux et les brigadiers ? Comme on n'a pas le temps, avec le service de trois ans, de connaître les sujets et qu'il est nécessaire de se presser lorsque arrive une classe, on demande à tous ceux qui savent lire et écrire s'ils veulent devenir caporaux. Sans autres formalités, ils sont élèves caporaux.
« Sans rien savoir sur leurs antécédents, pourvu qu'ils n'aient pas de casier judiciaire, on les met sur la voie des galons d'or ou d'argent, et les deux tiers y arrivent; voilù comme on fait tous les sous-officiers qui sortent des classes.
«Les garanties morales ne sont évidemment pas suffisantes et, comme le prouve la circulaire du général de Miribel, les sous-otficiers sont souvent les premiers à faire bon marché de leur dignité. »
Ce n'est pas tout encore. Voici un petit entrefilet publié dans la France militaire et qui commence d'une façon a'iornble : « Le triste livre... », le triste livre, c'est nous !
« Le triste livre qui attaque si violemment les sous-officiers vaudra prochainement à son auteur de comparaître devant la cour d'assises. En attendant, tout le bruit qui se ftiit autour de ce pamphlet aura pour résultat d'amener le succès de librairie. C'est ce qu'il fallait démontrer.
a Ne croirait-on pas, en fin de compte, que tout le monde s'ingénie h lui faire de la publicité grain i le"?
« En effet, on annonce que le gouverneur militaire de Lyon a reçu l'ordre de procéder à une enquête très sévère sur les irrégularités qui se seraient produites dans l'alimentation des réservistes aff'ecîés aux régiments de la Cf- division de cavalerie. Si cette nouvelle est fondée, c'est qu'on attribue quelque valeur aux révélations scandaleuses de ces derniers jours ! »
Voyez-vous cette bonne France mililaire blâmant une mesure tutélaire .parce qu'elle a été prise à la suite des révélations de Descaves î
Et le crédit supplémentaire de 1,100,000 francs voté l'autre jour pour améliorer le couchage de la troupe!
Il y avait neuf ans que le projet dormait dans les cartons. Le couchage de la troupe! Ce n'est pas bien important cela, à côté de ce qui absorbe le temps des Chambres!
A la suite du livre de Descaves, la presse s'est emparée de la question. M. de Frecynet s'est empressé de faire porter le projet à l'ordre du jour. On a mis les bouchées doubles. Le crédit a été voté.
Voici qui est plus grave encore. Il y a quelques jours, deux soldats à moitié morts de froid dans une cellule, ont été l'occasion d'une circulaire extrêmement sévère du ministre de la Guerre, rappelant les officiers et les sous-officiers à l'observation des règlements.
Voilà pourtant ce que l'on appelle de la diffamation : on signale de» abus que le ministre de la Guerre lui-même reconnaît exister, et vous appelez cela une injure contre l'armée, et vous prétendez obtenir de douze jurés français une condamnation, parce qu'on a dénoncé ces faits, et rien que ces faits !
La vérité, c'est que Descaves a plaidé la cause du sous-officier rengagé et marié, du soldat malade, de l'officier pauvre. Il a démontré que tous ces abus seraient impossibles si le contrôle organisé par les règlements était eftectif.
Un des reproches que nous a faits le ministère public est celui-ci : Tous les maux que vous relatez, dit-il, sont vrais. Mais ce n'est pas une œuvre patriotique que de les dévoiler. Les chefs de corps les connaissent bien ; vous êtes incapable d'y trouver un remède.
Eh bien! ce mauvais esprit, ce contempteur de l'armée, il vous le donne à chaque page, le remède. Vous allez voir s'il est d'un esprit illusionné.
Le remède, il le trouve purement et simplement dans l'application stricte des règlements. Il n'est pas besoin, selon lui, des lois nouvelles; il n'est pas besoin de réveiller les échos du Palais Bourbon ni ceux plus assourdis du Sénat.
Le remède, il est dans le règlement qui prévoit tout, pare atout, contrôle tout. Seulement on ne l'applique pas. Que chacun, du haut en bas de la hiérarchie militaire, fasse son devoir et ce livre ne sera plus bon qu'à jeter au feu. [1 n'en restera qu'un bon souvenir.
Descaves demande l'application rigoureuse et littérale des règlements.
Il demande que les officiers soient plus assidus à la caserne.
Il demande que l'on fasse des travaux de propreté réels et moins d'as-
A l'appel de son homme, elle n'eut pas une minute d'hésitation. (Page 715.)
Liv. 89.
tiquage. Il rappelle à tous les officiers ayant un contrôle à exercer, que la moralité de l'armée, la moralité des grades inférieurs est entre leurs mains.
Il demande que l'on assure effectivement des emplois civils aux rengagés.
Il veut enfin que l'on fasse les inspections à l'improviste, afin de ne pas trouver toujours les gamelles et la comptabilité préparées.
Un critique consciencieux a pu dire justement que le livre de Descaves n'est pas autre chose qu'une longue supplique.
N'avais-je pas raison d'avancer qu'au lieu d'un procès scandaleux devant toute l'Europe, il eût été plus convenable et absolument patriotique d'ouvrir purement et simplement dans tous les corps d'armée une enquête sur les faits signalés?
On l'a fait dans une certaine mesure. On n'a pas ouvert d'enquête, les abus étaient trop nombreux.
M. le ministre de la Guerre a essayé d'y parer dans sa loyauté et sa compétence. N'eût-il pas mieux valu, encore une fois, se rendre compte, sans en parler au public, de l'étendue du mal et des remèdes qu'il convenait d'y apporter?
On a préféré, par la plus inexplicable des imprévoyances, nous faire ce procès dont il ne peut rien résulter, qui ne prouve rien, qui ne tend à rien, dont le résultat sera nul, quel qu'il soit, ou qui ne peut aboutir malheureusement qu'à enrayer dans une certaine mesure le mouvement d'opinion et l'enquête commencée.
Je ne méconnais pas le patriotisme un peu chauvin qui a donné naissance, lors de la publication, à ces accès de colère grondante, furieuse, débordante. Chacun a voulu profiter de l'occasion pour s'adjuger le monopole dç la défense de l'armée. Mais on n'a pas tardé à reconnaître que, si l'expression de la pensée de Descaves est un peu pénible, l'œuvre en soi est absolument saine.
Dans la presse, il' y a eu en tout, pour les poursuites, 105 journaux ; contre les poursuites, 270.
Parmi les journalistes qui les ont réclamées, je n'ai pas reconnu, sans surprise, i\I. de Cassagnac, qui prétend que c'est une abomination de parler ainsi de l'armée, ce qui ne l'empêchait pas, il y a quelques jours, do dire qu'il était impossible d'envoyer les séminaristes à l'armée parce que c'était une école de libertinage»