‹ Sous-offsChapitre 192 sur 199 · CINQUIEME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIEME PARTIE

Qael est donc le vrai motif des poursuites?

Je ne m'expliquerai pas sur ce point. Mon excellent conlïvre et ami Millerand, avec l'autorité qui lui appartient, vous en fera peut-être tout à l'heure connaître la raison secrète.

Ces poursuites ne sont pas seulement injustes. Elles sont maladroites.

Car enfin, le Parquet, ou le ministre de la Guerre, si vous voulez, se trouve en face d'une œuvre spéculative ; d'un roman qui, à raison de la façon dont il est écrit, de son style, de sa masse compacte, sera peu lu; et alors, le Parquet de dire à tout le monde : « C'est l'armée que vous avez voulu dépeindre ! Je reconnais l'armée! C'est une injure à l'armée! » Et de poursuivre!

Et quel est le résultat?

D'abord on fait vendre le livre dans des proportions énormes que M. l'avocat général a tenu à préciser tout à l'heure et on supprime ainsi le seul motif possible d'une poursuite et d'une condamnation, celui d'empêcher la vente. Or, maintenant, les éditeurs, tout le monde vous le dira : la vente est faite. Cette vente inouïe pour un tel livre, 30,000 exemplaires! cette bonne fortune, c'est au Parquet que nous la devons. Nous le remercions du fond de notre cœur. Mais il a perdu l'unique motif, l'unique prétexte d'une poursuite : empêcher la divulgation du livre.

Maintenant vous savez que Descaves a été absous par ses pairs : M. l'avocat général nous a lu une protestation spontanée (Descaves ne l'a connue que lorsqu'elle a été faite) formée par un grand nombre d'écrivains et d'hommes de lettres qui honorent les Lettres françaises. Cela, messieurs, ne s'est jamais produit encore. Vous êtes le premier jury devant lequel une situation de ce genre se révèle: le Parquet poursuivant une œuvre littéraire, ce qui est très rare, et un groupe de grands écrivains venant vous dire : « Votre poursuite ne tient pas. Il y a erreur. Nous connaissons l'homme, nous connaissons l'œuvre. On ne peut pas poursuivre. » Voilà, Messieurs, sous quelle égide Descaves se présente devant vous, sous l'égide de tous ses pairs, d'hommes comme Alphonse Daudet, Emile Bergerat, Ernest Daudet, Théodore de Banville, Paul Bourget, Jean Richcpin, Edmond de Concourt, Emile Zola, Georges Ohnet et bien d'autres encore. Il y en a cinquante-quatre'!

i. La protestation a paru dans le Figaro du 2-4 décembre 1889. Ncas la reproduisons w extenso. {N. d. E.)

« On nous demande l'insertion d'une protestation que cinquante-quatre écrivains,

M. l'avocat général disait, et l'observation n'était pas heureuse : Il y a là une question de camaraderie.

Emile Zola! camarade de Descaves I Avez-voiis donc oublié qu'il signa la fameuse protestation où l'on répudiait le maître après la publication de La Terre? Ce ne serait plus de la camaraderie. Ce serait du dévouement! Emile Zola ne peut pas aimer beaucoup Descaves, mais c'est un homme qui pense comme tous les hommes d'une intelligence ouverte et d'un esprit large.

Ou bien alors ces hommes sont tous des antipatriotes? Daudet? l'auteur de Bac, Mauvais Zouave, Alace, le Porte-drapeau? De Banville? auteur des Idylles prussiennes? Màrguentie , le fils du glorieux général Margueritte?

Eh bien! véritablement, en fait d'antipatriotisme, Descaves est en bonne compagnie!

sans distinction d'opinions politiques ou littéraires, ont signée contre les poursuites qui menacent le livre de M. Lucien Descaves : Sous-Offs.

« La sévérité avec laquelle la plupart des journaux ont jugé ce livre semble avoir démontré qu'il manquait d'opportunité; mais dans les questions de littérature, le jugement de l'auteur par ses pairs est le seul raisonnable, le seul admissible, à une époque qui a tout discuté, tout analysé, tout nié.

« Nous espérons donc que l'on tiendra compte, en haut lieu, de la protestation qu'on va lire et qui offre un exemple vraiment louable de fraternité littéraire. F. M. »

Des poursuites sont intentées contre un livre; sur la demande du ministre de la Guerre, à la veille d'une discussion législative sur la liberté d'écrire. Nous nous unissons pour protester.

Depuis vingt ans, nous avons pris l'habitude de la liberté. Nous avons conquis nos franchises. Au nom de l'indépendance de l'écrivain, nous nous élevons éncrgiquement contre toutes poursuites attentatoires îi la libre expression de la pensée écrite.

Solidaires, lorsque l'Art est en cause, nous prions le gouvernement de réfléchir.

Alphonse Daudet. — Georges Ohnet. — Emile Zola. — Edmond de Goncourt. - .Tean Richepin. — Henry Bccque. — Alexis Bouvier. — Paul Bourget. — Paul Bonnelain.

— LéonCladel. — Paul Foucher. — Théodore de Banville. — G. de l^orlo-Riche. — Rodolphe Darzens. — Oscar Métenier. — Emile Michelet. — Henry Céard. — Louis .Mullem. — Emile Bcrgerat. — RenéGhil. —Ernest Daudet. — .TonnAjalbert. — .1.-11. Rosny.

— AbelHermant. — Gustave Guiches. — Georges Bois. — Jean Lorrain. — M. Buloz. — Jacques Madeleine. — Gustave Geoffroy. — Louis de Gramont. — Jean Jullien. — Gaston Salandry. — Henry Lapauze. — François de Nion. — G. Courtcline. — Rogor-H. Miles. — Boyer-d'Agen, — Sutler-Laumann. — Edmond Bazire. — Franlz Jourdain. — Paul Alexis. — Jean Rameau. — Georges Duval. — Georges Aneey. — Paul Margueritte.

— Clovis Hugues. — Séverine. — Mourice Barrés. — Henry Bauor. — .\dolphe Tabaraut. — Eugène Morel. — Robert Bcrnier. — Henry Fèvre.

CINQ.UIEME PARTIE 709

Encore un mot, Messieurs, sur une seconde accusation relevée contre Descaves par le ministère public. Ceci dépasse tout ce que l'on peu,t imaginer! On l'accuse d'outrage à la morale publique! Vous avez déjà estimé que ce soi-disant outrage constituait purement et simplement une habileté de l'accusation.

L'outrage à la morale! Nous avions tout piévu excepté cela!

On a parfaitement senti que l'inculpation d'outrage ii l'armée se dérobait. On a essayé de vous arracher une condamnation pour un autre motif et on s'est dit :

Nous allons tâcher de relever dans le livre quelque outrage ù la morale. Le jury est très sévère pour ces choses-là! Il ne les aime pas. Et alors, en mêlant, en amalgamant les deux choses, outrage à la morale, outrage à l'armée, en faisant du tout une sorte d'olla podridd, le jury les confondra; la reconnaissance de l'un des délits entraînera la reconnaissance de l'autre, et l'on condamnera dans le tas.

A cette inculpation nous faisons deux réponses :

En premier lieu. Descaves de son état n'est pas un pornographe. Je n'insiste pas sur ce point. Sa vie, son honorabilité, ses relations, sa situation sociale, tout proteste contre cette accusation.

Mais ensuite que laisse-t-on publier? Vous allez voir ce qu'est l'attitude du ministère public aujourd'hui, ce qu'elle est en général en pareille matière.

Que poursuit-on? Comment! on incrimine ce livre pour outrage à la morale, « dans un temps où le marquis de Sade aurait fait des coupures à la librairie courante, dansun temps où l'on décore des écrivains qui auraient été condamnés à beaucoup de mois de prison sous un régime moins tolérant! »

Et ici, Messieurs, j'ouvre une parenthèse : Le ministère public n'a pas cru devoir demander le huis clos! Mais je fais toutes mes réserves sur ce que je vais vous lire: c'est absolument pénible! Mais c'est ma défense nécessaire. Vous allez voir ce que le Parquet ne poursuit pas ! Il est impossible qu'on ait en pareille matière deux poids efdeux mesures, que l'on condamne un livre alors qu'on en laisse d'autres, bien plus dangereux, impunis !

Je commence par un livre qui, chose assez piquante, a été poursuivi mais acquitté.

Le premier passage est intéressant parce qu'il offre quelque analogie avec un passage de « Sous-Offs » dont M. l'avocat général parlait tout à

no SOUS-OFFS

l'heure avec indignation. C'est l'endroit où le sergent Favières a des ijapports intimes avec sa maîtresse alors que l'enfant de celle-ci dort à ses côtés dans le lit. Eh bien! voici un passage de « Chariot s'amuse » qui a été acquitté :

a Alors, prise d'une bestiale et lubrique folie, elle enleva son dernier vêtement, inventant d'erotiques caresses pour éveiller les sens de son amant. Hors de lui, le chauffeur s'abandonna enfin, et tous deux, jusqu'à l'aube, se vautrèrenjt, perdus dans une obscénité crapuleuse.

« Chariot, retenant son souffle, regardait, avec un effarement inouïe sa mh-e se prostituer, tremblant, lorsque, pâmée sous les caresses de l'homme, elle se tordait dans une sorte de crise hystérique, convulsée, raidie, hurlante, martelant le bois du lit avec sa tête à coups ^précipités et ne revenant à elle, ayant encore de l'écume aux lèvres, que sous la meurtrissure de brutalités innommables. »

Si je vous signale encore, par analogie, tel passage de V Assommoir où Nana regarde sa mère se donner à Lantier, c'est pour arriver au maître, M. Zola. Vous vous rappelez le meurtre de l'ingénieur Maigrot, à qui l'on arrache les pai^ties sexuelles.

Ceci n'est rien encore, messieurs! ce n'est rien à côte de ce que vous allez entendre!

M. le Président. — Ne pourriez-vous pas. Maître Tézenas, abréger ce genre de citations? Nous allons nous voir dans la nécessité d'ordonner le huis clos.

M^ Tézenas. — Je ne demande pas mieux. Monsieur le Président. Mais vous comprenez combien notre situation est épineuse : je ne puis pas renoncer à ce qui est ma défense, je ne puis pas abandonner ainsi mon client. S'il est condamné pour outrage aux mœurs, sa situation est perdue. Il faut que je montre à messieurs les Jurés ce que le ministère public ne poursuit pas, donc, je suppose, ce qu'il ne considère pas comme outrage à la morale!

M" Millerand. — Je demande si M. l'avocat général abandonne l'accusation... Alors nous abandonnerons notre défense.

M. Vavocat général. — Je n'abandonne rien du tout.

M^ Tézenas. — Alors je continue. C'est mon droit, c'est le droit de la défense. Et de défense, je n'en ai pas d'autre ! L'outrage à la morale ne se discute pas. C'est une questian d'appréciation personnelle. Je ne puis faire qu'une chose, vous montrer les passages infiniment plus graves,

selon moi, que ceux relevés dans la livre de Descaves, et que le ministère public tolère.

Voici un ouvrage que tout le monde a lu, La Terre d'Emile Zola. Les RoiKjon-Macqiicuil C'est classique I (Hilarité.)

« — Ah! nom de Dieu de traînée! cria Buteau, si tu crois que tu vas te foutre de moi, à te faire raboter depuis deux heures par ton galant, lorsqu'il y a de la besogne ici!

« Et il la culbuta dans le paquet d'herbe qui était tombé, il se rua sur elle, juste au moment où Lise, à son tour, sortait de la maison, pour l'engueuler.

«Eh! Marie-dort-en-chiant, arrive donc, que jeté colle mon pied dans le derrière!... Tu n'as pas honte !

« Mais Buteau, déjà avait empoigné la fille sous la jupe, à pleines mains. Son enragement tournait toujours en un coup brusque de désir. Tandis qu'il la troussait sur l'herbe, il grognait, étranglé, la face bleuie et gonflée de sang.

;< — Sacrée cateau, faut cette fois que j'y passe à mon tour... Quand le tonnerre de Dieu y serait, tu vas y passer après l'autre !

« Alors une lutte furieuse s'engagea. Le père Fouan distinguait mal, dans la nuit. Mais il vit pourtant Lise debout, qui regardait et laissait faire ; pendant que son homme, vautré, jeté de côté à cjiaque seconde, s'épuisait en vain, se satisfaisant quand même, au petit bonheur, n'iraporte où;

«Quand ce fut fini, Françoise, d'une dernière secousse put se dégager, râlante, bégayante.

« — Cochon ! cochon! cochon!... Tu n'as pas pu, cane compte pas... je m'en fiche, de ça! jamais tu n'y arriveras, jamais.

« Elle triomphait, elle avait pris une poignée d'herbe, et elle s'essuyait la jambe, dans un tremblement de tout son corps, comme si elle se fût contentée elle-même un peu, à cette obstination de refus. D'un geste de bravade, elle jeta la poignée de l'herbe aux pieds de sa sœur.

« — Tiens! c'est à toi... Ce n'est pas ta faute si je te le rends ! »

Et voici qui est mieux encore. C'est une scène entre les mêmes personnages.

« — Nom de Dieu de feignante! quand ta nous regarderas !... Aidemoi donc, tiens-lui les jambes, si tu veux que case fasse.

« Lise était restée droite, immobile, plantée à dix mètres, fouillant de

ses yeux les lointains de l'horizon, puis les ramenant sur les deux autres, sans qu'un pli de sa face remuât.

« A l'appel de son homme, elle n'eut pas une hésitation, s'avança, empoigna la jambe gauche de sa sœur, l'écarta, s'assit dessus, comme si elle avait voulu la broyer. Françoise, clouée au sol, s'abandonna, les nerfs rompus, les paupières closes. Pourtant elle avait sa connaissance, et quand Buieau l'eut possédée, elle fut emportée à son tour dans un spasme de bonheur si aigu, qu'elle le serra de ses deux bras à l'étouffer, en poussant un long cri. Des corbeaux passaient, qui s'en effrayèrent. Derrière la meule apparut la tête blême du vieux Fouan, abrité là contre le froid. Il avait tout vu, il eut peur sans doute, car il se renfonça dans la paille. »

Voilà ce qu'on ne poursuit pas.

M. r avocat général. — Nous allons intenter des poursuites contre sept livres obscènes...

M^ Miller and. — Poursuivrez-vous Germinal ei La Terre?

M. l avocat général. — Non.

i/«i»/t7/6'mm/. — Eh bien, alors?

ij/" Tézenas. — Je continue, messieurs ; mais je dois vous prévenir

que ce que vous allez entendre dépasse en licence ce que nous avons lu déjà!

M. le président. — Cela suffit, Maître Tézenas! Je ne puis pas laisser continuer ces lectures pubhques de pornographie!

M^' Tézenas. — Messieurs, nous défendons, M" Millerand et moi, deux hommes honorables, sous le coup d'une accusation terrible, celle d'outrages aux mœurs. Nous nous défendons avec des armes légitimes, en vous lisant des passages qui n'ont pas blessé la morale publique, — puisque le Parquet qui en est le gariien, ne les a pas poursuivis, — et en vous disant : Comparez! Nous nous défendons et l'on nous en empêche ! Le jury appréciera I

Ma responsabilité dans ces conditions-là est à Tabri!

J'allais vous montrer. Messieurs, la peinture, non plus d'amours naturelles poussées jusqu'à la bestialité, mais d'amours contre nature, avec la description des actes dans toute leur brutalité et leur horreur; et non plus dans un livre qui comme celui de Descaves est un livre, si j'ose le dire, scientifique, qui ne s'adresse qu'à un très petit nombre, à une élite, mais des livres écrits dans un style coulant, facile, n'ayant

M'^ MAURICE TÉZENAS.

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manifestement d'autre but que l'excitation des sens et des passions.

Voilà ce que l'on laisse lire dans le pays où vous avez l'honneur de rendre la justice !

Et tout cela a paru en feuilletons ! Ce que l'on ne veut pas me laisser, lire à l'audience de la cour d'assises, à moi avocat, cela se vend deux sous sur la voie publique!

Des journaux que le ministère public ne poursuit pas, qu'il contemple d'un œil facile et indulgent, s'impriment, publient des feuilletons où se trouvent des scènes telles que M. le Président de la Cour d'assises ne veut pas les laisser lire à l'audience devant vous, Messieurs les Jurés!

Que voulez-vous. Messieurs ! Je n'ai pas à vous dire de faire le rapprochement entredes ouvrages comme ceux que je viens de vous lire et le livre de Descaves, livre qui n'a été précédé d'aucune espèce d'affiches, d'aucune espèce de réclame, qui ne fait rien pour appeler le public. Cenx-là seuls le liront qui voudront le lire, comme les livres de science dont je vous ai parlé au cours de ma plaidoirie.

A qui ferait-il du mal ?

J'en ai fini, Messieurs, et je n'ai plus qu'une idée, la dernière h vous soumettre. Elle est relative à l'accusation d'outrage à l'armée.

Pour une oeuvre littéraire. Descaves a été cassé du grade de sergent-major qu'il avait acquis par de loyaux services.

Il a été cassé, sfluis être entendu, sans enquête, par le pur bon vouloir et le pur arbitraire du ministre de la Guerre. Le militaire a été frappé dans son grade, chose sacrée, pour une faute de l'écrivain, à supposer que faute il y eût. Cela est grave, et je suis convaincu, quelle que soit votre opinion sur les arguments présentés par la défense, que vous tiendrez de cela le plus large compte.

Cet homme a été soldat. 11 n'a failli à aucun de ses devoirs, il a donné tout son temps sans restrictions, il a donné toute son intelligence, toute sa bonne volonté. Sorti de l'armée avec le plus haut grade qu'il y pouvait conquérir, il rentre dans la vie civile; il redevient citoyen. Il a droit, n'est-il pas vrai? à la somme de libertés publiques à laquelle tous les autres citoyens ont droit avec lui, et, au premier rang-, à la liberté de penser et d'écrire. 11 en use et on le frappe dans son grade !

De deux choses l'une : s'il a commis une faute, ce que je ne crois pas, il l'a commise ou comme militaire, ou comme écrivain. S'il a commis une faute comme militaire, il est puni, et il l'est, Dieu merci, largement ! S'il a commis une faute comme écrivain, je me demande vaine-

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ment où le ministre de la Guerre a pu trouver le droit de le frapper? A supposer même, ce que je ne crois pas, qu'il ait un peu dépassé la mesure, vous estimerez, comme moi, qu'il a été suffisamment, qu'il a été trop puni, lorsque, sans avertissement, sans l'entendre, le ministre de la Guerre, se faisant juge de la valeur d'une œuvre littéraire écrite par un citoyen en dehors du service de l'armée, a cru devoir le frapper dans son grade, comme un soldat malhonnête et prévaricateur.

Au milieu de nos dissensions, nous avons conservé le culte, la religion du drapeau. Ce culte, on ne l'affaiblira pas. Cette religion, on ne la chassera pas de nos cœurs. Mais plus élevée est la religion, plus pur doit être l'instrument du culte. C'est parce que Descaves a l'amour de l'armée, l'amour de la pairie, qu'il a été plus frappé que d'autres, moins cultivés, des maux qu'il a constatés.

S'il y a des abus dans cette armée, qui est le palladium et l'espoir de notre relèvement, c'est un grand devoir pour le citoyen de le divulguer.

Je crois que Descaves a fait son devoir. J'en ai la conviction, vous ferez le vôtre.

Et si demain, l'heure du danger suprême, l'heure des grands sacrifices arrive, on a pu lui arracher ses galons, on ne luiôtera pas son fusil. Chacun de nous trouvera, dans son caractère, ses sentiments, son patriotisme, le courage de faire tout son devoir. Le soldat Descaves y trouvera, je m'en porte garant, le moyen et le droit de faire plus que le sien.

Plaidoirie de M" Millerand.

Après la belle plaidoirie, si lumineuse, si précise de mon confrère et ami M. Tézenas, j'abuserais de votre attention sans profit pour le^ intérêts qui me sont confiés, si je me permettais de reprendre les grandes lignes de l'œuvre.

Ma tâche est plus modeste, comme modeste est le rôle de l'éditeur qui s'asseoit sur ce banc. Si, en effet, la loi fait de l'éditeur l'auteur principal du délit, il faut rendre à chacun, — et c'est pour cela simplement que je fais cette remarque, déjà faite avant moi par M. l'avocat général, — il faut rendre à chacun sa véritable place ; si la loi fait de l'éditeur l'auteur principal parce qu'il est le fournisseur responsable des moyens matériels dont l'auteur enveloppe sa pensée, le bon sens, la justice même ne lui donne que le second rang.

C'est celui-là qui a été laissé, dans ce procès à M'"« Tresse et à

M. Stock, et c'est sur l'étendue de leur responsabilité, sur leur rôle dans l'affaire que je voudrais m'expliquer complètement et très brièvement.

Et d'abord, il y a quelqu'un à faire sortir tout de suite du procès, parce qu'il n'aurait pas dû y entrer. Si M""' Tresse est sur ce banc, si cette honnête femme de soixante-deux ans est obligée de venir s'asseoir ici sous la double et ridicule, — quant à elle, — incrimination d'outrage aux mœurs et d'injure à l'armée, voici pourquoi. Il n'y a qu'une seule explication, je rougis de la donner ; mais il n'y en a pas d'autre : c'est parce qu'on voulait, dans le dossier qui passera tout à l'heure sous vos yeux, faire la place la plus importante à un autre dossier datant de quinze ans, qui se rapporte à une affaire absolument différente où M^'e Tresse fut impliquée. Je puis dire que c'est la seule explication et qu'il n'y en a pas d'autre.

Et, en effet, quelle est donc celle qu'au dernier moment, devant la déclaration des témoins, M. l'avocat général a trouvée? Il a dit, sentant bien le terrain manquer sous ses pas : «Mais M""® Tresse a un acte d'association avec M. Stock I Elle partage avec lui les bénéfices ! Donc elle doit être déclarée responsable. »

Pardon 1 si vous poursuivez tous ceux qui ont retiré de Sous-Offs un bénéfice, la liste des prévenus n'est pas assez longue. Où donc est l'imprimeur qui a imprimé le livre? Où donc est le marchand de papier?

La loi, dites-vous, ne permet pas qu'on les poursuive? Elle ne permettait pas davantage de poursuivre M"^^ Tresse, et si vous aviez voulu regarder dans la jurisprudence la plus récente du parquet de la Seine, voici ce que vous y auriez trouvé. Il y a quelques années, deux auteurs avaient publié un livre qui s'appelait Autour d'un clocher. Les auteurs étaient MM. Desprez et Henri Fèvre. Le livre fut traduit devant le jury, et qui comparut? M. Desprez seul. Le parquet avait examiné l'affaire avant de venir devant vous ; il avait reconnu que le seul auteur responsable était M. Desprez. M. Fèvre ne fut pas impliqué dans la poursuite.

Voici un autre exemple plus voisin encore de notre cas. H y a juste quatre ans, jour pour jour, le 15 mars 1886, comparaissait dans cette enceinte l'auteur du Gaga, M. Dabut de Laforest, et à côté de lui l'éditeur. Quel éditeur? sur la couverture il y avait le nom de M"* Dentu, qui avait édité le livre en réalité. Qui est-ce qui vint s'asseoir à côté de l'auteur sur ces bancs? Fut-ce M"'^ Dentu? Point du tout. Le Parquet avait fait son devoir, avait instruit l'affaire, recherché les responsabilités et découvert que l'éditeur responsable, le publicateur en fait, — un

nommé Ilippeau, — gérait la maison. M"® Dentu ne fui pas inquiétée, et M. Ilippeau lui-même, bien que l'aulour fût condamné, fut acquitté.

Donc, quand vous avez poursuivi M™"' Tresse et M, Stock, vous avez fait le contraire de votre devoir. Si vous aviez consulté les interrogatoires, vous auriez vu que M. Stock avait revendiqué la responsabilité tout entière de la publication. Des témoins sont venus attester ici que ]^[me Tresse n'est pour rien depuis I880 dans la direction de la librairie. Si elle garde encore une part des bénéfices, c'est par une raison bien simple : c'est elle qui était propriétaire de la maison. Elle s'est associé son neveu, M. Stock, par une pensée de générosité bien naturelle et bien louable. Depuis ce moment, ce n'est pas elle qui conduit et dirige la librairie, qui entre en rapports avec les imprimeurs, les marchands de papier,' les auteurs; c'est M. Stock. C'est lui qui conclut les traités à passer, qui s'occupe de l'examen des ouvrages. Donc, la part de responsabilité de M'"° Tresse, l'interrogatoire le prouve, les témoins l'attestent, est nulle.

Pourquoi est-elle ici? Parce que, comme l'indiquait tout à l'heure mon confrère Tézenas, on a voulu renforcer, au point de vue des peines à prononcer, les poursuites intentées.

S'il y avait eu seulement injure à l'armée, la condamnation ne pouvait pas dépasser trois mois. Le Parquet a pensé, — vous trouverez avec moi .e Parquet bien gourmand, — le Parqueta pensé que ce n'était pas assez.

On a été chercher l'outrage aux mœurs, qui, si vous répondiez affirmativement, permettrait d'infliger aux prévenus deux ans de prison et, même avec les circonstances atténuantes, un an de prison; et alors, pour corser l'accusation, pour lui donner forme et corps, on a impliqué jyjine Tresse, et avec elle on y a mêlé une affaire, sur laquelle je dois m'expliquer, puisqu'on trouve que cette affaire n'a pas assez de développements et qu'on y en annexe d'autres.

Eh bien! cette affaire, la voici. C'est celle du Musée secret de Naples. Et on l'a mêlée au procès d'aujourd'hui afin de pouvoir faire passer sous vos yeux le dossier de cette ancienne affaire.

M. le président. — Maître Millerand, je dois vous faire observer que le dossier ne passera pas sous les yeux du jury.

M^ Millerand. — Eh bien! si vous le permette', je le ferai passer, moi, sous ses yeux, puisque l'accusation a cru devoir en tirer argument.

Vous y verrez qu'en 1837, la librairie Tresse existait sous un autre nom déjà, car ce n'est pas une maison de hasard créée pour l'exploitation

du scandale ; c'est une maison comme il n'y en a pas beaucoup dans Paris, qui a derrière elle 102 ans d'existence, fondée à la même place où elle se trouve aujourd'hui, en 1788, par Barba, et depuis, de successeur en successeur, restée là où elle est, jusqu'au moment où elle est venue aux mains de M"* Tresse et de M. Stock.

En 1837, la librairie changeait de miiin et avec le fonds était vendu le Musée secret de Naples. Dans l'acte de cession, le vendeur s'exprimait ainsi : « Je lui ai remis (à l'acheteur), en outre, la déclaration de la chambre du conseil de la Cour royale qui déclare que ledit ouvrage se vendra comme œuvre d'art. »

Et en effet il ne faut pas qu'il y ait d'erreur sur le caractère de cette œuvre qu'on voudrait faire passer pour une œuvre obscène et pornographique. C'est au premier chef une œuvre d'art, à ce point que le ministère de l'Intérieur a délivré, dans plusieurs circonstances, à la librairie Tresse, des récépissés de dépôt de cette publication ; elle ne se vendait donc pas sous le manteau.

Et cet ouvrage, quel prix se vendait-il? Ce n'est pas comme ces ouvrages pornographiques dont on vous parlait tout à l'heure, qui se vendent 10 centimes en pleine rue. Il se vendait 40, 60 ou 120 francs, suivant la richesse de l'exemplaire. Ceux qui allaient en acheter un savaient parfaitement ce qu'ils allaient faire. Les éditeurs ne provoquaient pas le scandale. Ils vendaient le livre dans les conditions les plus honnêtes, les plus avouables.

Si M""® Tresse a été, sous le gouvernement de l'Ordre moral qui se piquait tout particulièrement de faire respecter les bonnes mœurs, condamnée à une peine très minime, — étant donné les faits dont on vous a parlé, — de un mois de prison, c'a été parce qu'elle avait contrevenu à certaines autorisations et formalités administratives et ensuite parce que le Parquet a jugé, ce qui était son droit, que le fait de vendre dans ces conditions, si restreintes, une œuvre, môme une œuvre d'art, comme le Musée de Naples, constituait un délit. Il faut reconnaître que les habitudes du Parquet ont bien changé depuis lors. Mais quel rapport toute celte histoire a-t-elle avec Sous-Offs'?

En supposant que M""" Tresse ait été, en 1873, aussi répréhensible ((u'elle le fut peu, en quoi cela la rend-elle coupable aujourd'hui, puis- (ju'il est démontré qu'elle n'a participé en rien à la publication de Sous-OII's, et quel intérêt y a-t-il à rappeler ces faits vis-à-vis de M. Stock qui, en 1875, songeait beaucoup plus à jouer aux barres qu'à éditer des livres ; il avait quatorze ans !

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