‹ Sous-offsChapitre 196 sur 199 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

faute du Parquet si les poursuites ont été intentées; ou vous le disait tout à l'heure, c'est le fait de l'autorité militaire ; M. le ministre de la Guerre avait sans doute ses raisons, à son point de vue, au point de vue politique, pour réclamer des poursuites. Mais ici nous sommes en justice, devant des magistrats qui ont conscience du caractère et de la grandeur de leur mission.

Voyons donc l'affaire en elle-même.

M. Stock, — je ne parlerai plus de M°" Tresse, — a été accusé d'outrage aux mœurs.

La question qui se pose h vous est celle-ci, il n'y en a pas d'autre : quand M. Stock a édité Som-Offs, de bonne foi, pouvait-il penser qu'il commettait un délit? Si oui, il doit être condamné ; si non, vous avez le devoir strict de l'acquitter.

Dieu me garde de faire ici aucune citation relativement à l'outrage aux mœurs. J'ai trop de respect pour la Cour, je suis trop ennemi du scandale pour soulever un incident inutile. Je veux seulement vous dire ceci : c'est que parmi les livres que M® Tézenas voulait vous lire, il en est qui 'ont paru tous les jours, pendant plusieurs mois, en feuilleton dans un journal, qui s'est vendu dans tous les kiosques pour trois sous, ce qui a permis à tous de savourer cette littérature à bon marché.

Tézenas voulait vous en lire un autre, intitulé Daphné.

M. Vavocat général. — Ce livre est poursuivi.

M' MiUerand. — Vous avez poursuivi les gravures seulement.

M. Vavocat général. — Non ! C'est bien la série des Voluptueuses , n'est-ce pas? Eh bien! nous en poursuivons le texte.

M^ Millerand. — Soit ; je n'insiste plus.

Mais voici un volume moins cher, — il ne coûte que dix-huit ou vingt sous. Chacun peut l'acheter; chacun peut le lire; il est à toutes les devantures. Ce livre, qui n'a aucune valeur littéraire, qui est rehaussé par des gravures ignobles, a été vendu en livraisons de deux sous. Cela S;'i\ppelie Sems de feu.

Je ne veux pas faire d'incident; je ne vous en lirai aucun passage. Je; me, réserve, avec la permission de la Cour, de le faire passer sous les ),,yjeiix de MM. les jurés.

> Vous vous demanderez comment, quand l'auteur, ni l'éditeur d'un pareil livre ne sont inquiétés, on peut poursuivre M. Stock!

En ce qui touche l'injure à l'armée, permettez-moi tout de suite de vous donner un détail :

M. Stock est l'éditeur d'un sous-officier dont vous connaissez le nom glorieux. Il est l'éditeur du sergent Bobillot. Il a publié dans sa collection théâtrale : Jacques Fmjan, drame en un acte, dont Bobillot est l'auteur.

Il n'a pas cru un instant qu'en publiant le livre qui vous est soumis, il allait commettre un délit quelconque. 11 a été de bonne foi.

« Il a touché à l'armée t » dit-on. C'est vrai, — comme on y touche à côté de nous, en Allemagne. Dans ce pays où le respect de l'armée est la première des vertus, des journaux, on vous le disait tout à l'heure, dénoncent publiquement des faits révoltants et sont félicités pour ce fait au Reichstag.

Il a touché à l'armée ! Mais, s'il est une institution sur laquelle il soit nécessaire de porter la lumière, c'est bien celle-là.

L'armée, c'est la grande muette. Le devoir lui ferme la bouche. Aucune plainte n'a le droit de s'élever de ses rangs. Il n'en peut être autrement.

Tenez, permettez-moi de vous raconter un fait qui m'est personnel : J'ai reçu, il y a deux ans, la visite d'un grand négociant de Paris qui venait me raconter cette histoire.

Son fils s'était engagé. C'était un brave garçon, solide, instruit. Aimant le métier militaire, il voulait en faire sa carrière. Au bout de six mois il était brigadier.

Un jour, un dimanche, il vient en permission chez son père et lui dit : <( Il se passe dans mon escadron qnelque chose de terrible f Le nouveau sous-lieutenant m'a pris en grippe. Il bat les hommes. Je ne puis le supporter. Un jour je ferai un scandale. »

Son père, très sagement, de lui répondre : « Mais non! dis-le plutôt à tes chefs, ne fais pas d'éclat. » Le soldat rentre au corps le lendemain matin lundi, il y avait une manœuvre à cheval. L'officier lui fait une observation : « Vous n'êtes pas à l'alignement avec vos hommes ! » Le brigadier rectifie l'alignement. L'officier répète : « Vous n'êtes pas à l'alignement 1 » et le frappe d'un coup de cravache. Le brigadier s'élance sur lui, et le frappe à son tour d'an coup de poing. On l'entoure, on lui crie : « Tu es perdu ! va-t'en ! » Il se sauve chez son père. Celui-ci, qui connaissait un officier supérieur du régiment, va le trouver et lui expose les faits. « Faites revenir votre fils immédiatement, lui dit-on, il sera puni, mais l'officier sera puni également. »

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