‹ Sous-offsChapitre 197 sur 199 · CINQUIEME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIEME PARTIE

Ce qui fut dit fut fait. Le jeune homme revint ; on lui infli^'ea, pour absence illégale, huit jours de prison, et quarante jours d'arrêts à l'officier pour s'être permis de frapper un homme !

Le brigadier fait ses huit jours de prison; c'est ici que le drame commence. A peine sorti de la prison, cet homme, qui jusque-là n'avait pas eu un seul jour de punition, qui était entré à l'armée dans l'intention de travailler pour Saumur, pour y faire sa carrière, est pris en grippe par le corps tout entier. Il ne sort plus de la cellule, du cachot. On lui fait faire le peloton de discipline, — que Descaves a décrit d'une façon si magistrale, — en sabots, pieds nus, dans la neige. Il tombe, on le ramasse. Est-ce que par hasard il voudrait refuser l'obéissance ! « Je ne peux pas ! » dit-il. On le relève deux fois, trois fois. Le capitaine le fait mettre en prison. C'était en hiver. On lui portait, suivant le règlement, sa couverture pour se coucher. A minuit, tous les jours, un adjudant arrivait, qui lui prenait sa couverture. Il restait là, sans rien absolument pour se couvrir pendant la nuit, à tel point que ses camarades, voyant qu'il allait mourir, un jour lui firent passer une échelle à fourrage et lui donnèrent les moyens de se sauver.

Le père fit de nouvelles démarches. J'allai voir le ministre de la Guerre, lui raconter les faits. Qu'est-ce qui se passa? On déplaça le colonel. Quand au soldat, il a pu rentrer en France, il y a quelques mois seulement, grâce à la loi d'amnistie récente pour les militaires... et puis les abus ont recommencé comme de plus belle.

Il y a quelques jours nous apprenions qu'un homme avait été paralysé par le iroid dans une cellule dans les mêmes conditions. Et, si en ce moment le ministre de la Guerre vient de faire passer dans les corps d'armée une circulaire destinée à réprimer ces abus, à quoi le doit-on? Uniquement àce que depuis six mois s'est produit le mouvement d'opinion que vous savez : un homme a crié ce qui se disait tout bas, ce que les députés avaient été en vain dénoncer au ministre de la Guerre ; il a pensé que puisque, malgré tout, de tels abus subsistaient, il ne restait qu'un seul moyen d'émouvoir l'opinion, c'était de dire publiquement la vérité. On pouvait en souffrir, mais on avait fait son devoir, et, quel que soit le résultat de cette affaire, Descaves peut dire qu'il a fait le sien.

Allez-vous faire un crime à M. Stock d'avoir édité un livre qui faisait appel à l'opinion publique dans ce but? Ce n'est pas possible.

Cela n'est pas possible pour une autre raison encore : est-ce que par hasard, aujourd'hui où l'on émet devant nous et contre nous la prétention

de nous réduire au silence, est-ce qu'on peut dire en toute sincérité qu'on a fait le silence sur l'armée? Est-ce qu'on a soustrait l'armée à la publicité? Tous les jours l'armée est mise en scène dans ces petites brochures qu'on vous citait tout à l'heure.

On en parle encore autre part, de l'armée ; et, pour qu'on fût en droit de nous adresser le reproche de dévoiler des misères qui devraient rester cachées, il faudrait d'abord prendre une précaution à laquelle on n'a point pensé. Il faudrait ajouter un article au Gode de justice militaire, décidant que le huis clos sera prescrit à toutes les audiences des conseils de guerre.

Je veux faire sur ce point une seule citation, indispensable. Tout ce que nous avons dit n'est rien auprès de la réalité.

Nous sommes au conseil de guerre du 3^ corps ; on parle de sévices, de brimades exercées sur le soldat Loisel par son caporal et ses camarades :

« Leroy, Bonamy et Barthélémy lui tenaient les bras et les jambes, pendant que Le Corre apportait une brosse et une patience et procédait à l'opération.

« Le caporal Maunier, qui se trouvait dans la chambre, assistait à cette scène sans songer à la faire cesser. Bien au contraire, il voulut lui donner un ragoût tout particulier et, lorsque Loisel eût été suffisamment brossé par ses persécuteurs, Maunier s'approcha de lui et, après s'être dévêtu, s'assit sur son visage. Loisel se releva furieux et déclara qu'il porterait plainte à ses supérieurs.

« En ce moment, Goulet rentrait dans la chambre, se jetait sur Loisel en criant • « A la couverte ! )>

«... Le caporal Maunier prit la couverture qu'il étendit parterre. On y jeta Loisel et une douzaine d'hommes au moins saisirent la couverture.

« Loisel fut lancé vers le plafond.

« fx passage à la couverte, dit le rapport, est en général assez ùioffensif lorsque les hommes tiennent celle-ci assez tendue et se bornent à remuer celui de leurs camarades auquel ils font subir cette opération. »

Mais, dans le cas qui nous occupe, les prévenus, qui tous prenaient part à cette brimade, en faisaient un véritable supplice « en fléchissant les jarrets quand Loisel retombait dans la couverture; en sorte que le malheureux venait rebondir sur le sol, où il était chaque fois violemment

projeté... »

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