‹ Sous-offsChapitre 21 sur 199 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

— Si on n'a même plus cette distraction complète!...

Ils se trouvèrent ridicules, au milieu du quai Duquesne, sous une petite pluie que le vent éparpillait et qui noyait le Poliet invisible, les isolait davantage dans l'insinuante brume de cette désolation londonnienne.

Ils franchirent l'écluse, aperçurent tout à coup devant eux deux silhouettes connues.

— Hél Devouge!... Édeline!... cria Favières, pour qui cette rencontre des Parisiens devenait, en l'occurrence, une bonne fortune. Et quand il les eut rejoints, il ajouta :

— ; Vous rentrez?

— Non, nous allons au 44, répondit Devouge; venez donc, je vous présenterai.

— Tu as une permission de la nuit?

— Tu sais bien que le commandant la refuse aux cabos ; mais je me suis arrangé avec le caporal de garde. Quant à Édeline, il veut être signalé.

Edehne avéra le propos :

— • Parfaitement. Vous savez que Court-Bouillon m'a fait appeler pour me féliciter de mon coup de savate au bouif de la 3°... Paraît qu'il a demandé pour moi les galons de 1^® classe... J'en ai soupe... Comme je ne peux pas les refuser carrément, je découche pour que ma nomination et ma cassation arriver t par le même courrier. Voilà!

— Tu ne nous avais pas dit que tu opérais au 44, observa gaiement Favières.

Devouge s'exclama :

— Vrai ? Oh ! je n'en fais pas mystère. Je n'ai encore trouvé que ça... D'ailleurs, j'emmène toujours un camarade pour tuer le temps en attendant que ma femme soit libre. Il ne faut pas être pressé, le dimanche! Allons, venez-vous?

Tétrelle et Favières se consultèrent du regard, et, simultanément, la pensée de tirer vengeance de leur déconvenue les décida :

— Après tout, nous ne sommes pas forcés de monter. J

— Parbleu !

D'une enjambée, ils atteignirent le 44, maison à deux issues, l'une sur le quai de la Caserne, l'autre sur la rue des Maréchaux, construction toute semblable aux immeubles mitoyens et que dénonçait seule l'hermétique façade à volets verts, presque décente cependant, avec son numéro normal et sa lanterne rouge de commissariat.

Devouge souleva le marteau; on fit jouer de l'intérieur un judas grillé, et la porte s'ouvrit aussitôt.

— Ah! c'est vous, monsieur Georges...

De noir vêtue, haut boutonnée, d'une distinction de contraste étudiée, la sous-maîtresse recevait les clients au seuil, afin de les diriger, soit à droite, sur le salon, soit à gauche, vers la salle commune où le rebut polletais et dieppois s'échaufi'ait. Des femmes sur les genoux ou collées aux flancs, buvant, chantant et fumant, dans une atmosphère de luxure et d'ivresse, des soldats, des gens du port, des Italiens des chantiers, tous crasseux, musculeux et bestiasses, fourgonnaient, à mains d'assassins, dans les bouquets de chair avivés de couleurs criardes, dont leur saleté se fleurissait. D'énormes bras, autour des chopes, gardaient l'arrondissement en cerceaux noueux, contracté autour des tailles, et des lèvres baisaient à vide, comme ces masques sculptés qui vomissent les pluies.

Devouge et ses amis passèrent devant le comptoir surélevé réservé à la sous-maîtresse, parcoururent l'étroit passage ménagé entre deux rangées de petites tables basses, pourvues de bancs mobiles, et allèrent s'asseoir au fond, dans un angle que le frottement des têtes etdes blouses avait huilé.

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,,, Le débit de boissons et le débit d'amour... (Page 109.) Liv. 13. 13

On vint tout de suite saluer Devouge : Succot, d'abord, le patron, athlétique et blafard; puis « l'ami de Monsieur », un petit homme rose, frisé et râblé, dont la cravate en cœur groseillait. Tous deux avaient la poignée de main enveloppante et cordiale. Puis défilèrent les femmes, pressées, réclamées ailleurs.

• — Laure descend. . . Elle est occupée. . .

Devouge, alors, d'un ton léger, expliqua les êtres et les choses, fit les honneurs du lieu, en initié.

— Succot a dû faire enfermer sa femme, devenue folle. C'est pourquoi il y a une sous-maîtresse. L'ami, le frisé, va tous les mois à Paris, pour le recrutement... C'est l'homme de confiance, très consulté...

Il s'attachait à leur faire comprendre la situation, en dégageait la philosophie : tout ce qui restait de l'ancien ménage à trois, subsistant, infirme, dans la reconnaissance et le souvenir. Le seul portrait qu'on eût de la patronne, accroché dans la chambre de l'ami. Le matin, quelquefois, au bord du lit, les deux hommes s'attendrissaient sous l'image. . . C'est leur solide afi'ection d'ailleurs, que la prospérité de la maison récompensait. Jamais de querelles ; la direction, la clientèle et le personnel vivant en parfaite intelHgence... Une heureuse association de vues et de biceps...

Devouge parlait posément, les doigts dans sa moustache, la voix trop jolie, d'une douceur démentie par le regard cruel, incisif, despotique.

Favières, en l'écoutant, en se remémorant les confidences que la vie et le lieu d'origine communs rendent infaillibles au régiment, Favières retrouvait sous l'uniforme le tapissier roucouleur de romances, clouant et chantant, enfonçant des pointes en glorifiant l'amour et le printemps. Membre d'un choral et d'une société de gymnastique de Ménilmonlant, voué aux casquettes lycéennes et à la flanelle agrémentée de ce bétail à concours, il recevait cent sous

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