PREMIERE PARTIE
nuit, dans un poste avancé surpris en plein sommeil et cherchant, à tâtons, ses armes, pour se ruer sur l'envahisseur.
Le départ de Camélia avait été si brusque, que Favières, incapable de s'informer, de la retenir, resta un moment ahuri. Puis il comprit, et les draps entre lesquels il se retournait lui semblèrent mous, fripés, avec des plis, des enfoncements et des bosses comme la chair même de ces filles, leur épiderme oublié là, odorant et moite, leur corps fait paillasse, aplati, usé, devenu un linge sous le fouloir masculin, gardant encore l'humidité des récentes lessives, comme le service de table des restaurants à prix fixe. Il grelotta, s'aperçut de la légèreté de la couverture, toute petite, montant à peine jusqu'aux cuisses, par économie d'étoffe et de temps.
La porte s'ouvrit, Tétrelle entra, en chemise, les jambes nues, point fâché :
— Nous ont-elles assez bien lâchés, dis ?
Alors Favières se leva à son tour; ils se promenaient d'une chambre à l'autre, grotesques dans leurs courtes chemises sans cols ni poignets, se caressant le râble, par contenance. Ils allèrent jusqu'à l'escalier, le long du couloir, sans savoir pourquoi, regardant les numéros des portes, dépaysés, à cent heues de tout...
— Trois heures déjà... Quelle nuit !.. .
— Oui, nous n'en aurons pas pour notre argent, constata sérieusement Tétrelle.
Tout désir tombait. Il prenait à Favières une envie de se rhabiller, de fuir. Mais il était retenu par la crainte du ridicule, la porte qu'il fallait se faire ouvrir, une rencontre possible des femmes...
Ils revinrent dans la chambre de Camélia, s'assirent au bord du lit, les jambes pendantes, muets, dans le silence peuplé d'odeurs. Quand les filles rentrèrent, la demie de trois heures sonnant, ils se réveillèrent brusquement, étonnés de se trouver là. Puis les
couples se séparèrent et il y eut, derrière les portes, des explications légères, dans des baisers ;
— Pas été longue, hein? Ah! je l'ai expédié, va! . V .
A cinq heures moins un quart, Favières, qui n'avait pas dormi, alla frapper à la porte de Pâquerette. Il se fit indiquer par elle le numéro de la chambre où couchait Édeline et alla le réveiller aussi. Ensuite les trois amis quittèrent le 44, pendant que Camélia et (c sa sœur», réunies malgré la défense formelle du patron, échangeaient leurs inipressions avec un abandon de jeunes filles, après le bal.
Dehors, les militaires furent transis. L'haleine des bassins glaçait la nuit finissante et ils se sentaient, dans les moelles^ le froid même qui les avait pincées, tout à l'heure, quand ils avaient rejeté les draps, au fond de la chambre nue
Au coin de la rue du Pollet, un débitant enlevait ses volets. Ils entrèrent prendre un petit sou, debout devant le comptoir. Enfin, tout proche, le clairon sonna le réveil, gaijlard et sans rhume.
Favières se retourna, vint sur le seuil jattendre que ses camarades eussent fini. Et la vie militaire, enfermée entre le 44 et la caserne, trahit un nouvel aspect, en une vision nette et concise. Deux prostitutions se partageaient le soldat, régulièrement, sans relâche. La Maison se couchait quand s'éveilJait le Quartier; l'alternance des service^ '^.tait combinée à souhait pour l'hygiène et la récréation du serviteur de l'irréfragable Patrie. Une édilité complaisante avait même encouragé le voisinage des deux collèges, les jugeant incomplets l'un sans l'autre, les rapprochant, rêvant une contiguïté d'édifices plus parfaite, comme si l'annexe et le corps principal n'étaient pas suffisamment reliés par un pont de corvées communes, de végétation fraternelle, d'imbécillité harmonique. Le même clairon chantait poui' tous ; seulement, l'extinction
. Ils s'assirent au bord du lit, les jambes pendantes... (Page i03.)
des feux signifiait au 44 : réveil, et la diane y marquait le crépuscule du trimage...
— Crois-tu qu'elle veut que je lui écrive? dit Tétrelle, interrompant la rêverie de Fa vières. ■ ,}
— Moi aussi... mais plus souvent! fit le Parisien d'un geste dé résistance.
Quand ils passèrent au poste pour remettre leurs permissions, les hommes de garde étaient debout, s'étiraient^ des plis roses dans la peau, de la poussière des planches aux tempes, toute leur nuit d'étable sur la figure, comme les sous-officiers qui rentraient. Mais ceux-ci se sentaient enviés, respires, rapportant de la femme, comme des miettes de gâteau dans leurs poches secouées. C'était la première fois que les deux fourriers jouissaient de leur permission tout entière. Ils se redressèrent, dégageant une fierté novice; une gloriole faraude. Us en venaient, eux aussi! Et dans les regards de pauvres chiens qui les escortaient, dans le court triomphe de leur lassitude physique, ils prirent du galon, se sentirent, une minute, supérieurs à leur grade.
— Bah! on peut toujours écrire une fois... ça n'engage à rien, dit Tétrelle, déjà ébranlé.
— Oui... c'est peut-être amusant, déclara Favières. Mais, comme ils se séparaient, Édeline parut, derrière eux.
— Ça y est! Porté manquant! L'adjudant m'envoie faire mon sac pour descendre à la boite. Allons, c'est pas encore demain que je serai cabo... Mes galons, les v'ià...
Et Édeline agitait une jarretière volée au 44, une jarretière lai'ge et longue, pareille à une cuissière de tambour.
PRKMrEUE PARTIE 407
« Expliquer nos succès auprès de ces filles, en province surtout... ah ! voilà, il y a à cela des raisons multiples... c'est moins les galons que l'uniforme qu'elles aiment, la livrée reconnue, sous des couleurs difïérentes... si peu .. »
Et Favières, hésitant une minute, puis retrouvant le fil de sa rêverie matinale, à la sortie du gros numéro, reprenait :
(( Je crois plutôt à une correspondance d'état, à des analogies latentes. . . , concentriques, à une gravitation d'instincts vers l'anéantissement animal. Un premier point de contact indubitable : la nostalgie de la corvée et l'exploitation du civil, c'est Camélia, sœur d'une maîtresse de maison, dans le nord, ayant sa place réservée là et prolongeant à plaisir son apprentissage, son tour du vice ; Camélia, dix fois retirée de la prostitution par des commisvoyageurs généreux qui payaient ses dettes... et sautant du train à la première station pour réintégrer le gite infamant.
« Pâquerette, c'est autre chose: la passivité de l'interné, l'entretien d'une torpeur de ruminant... Elle raconte volontiers qu'elle n'a jamais vu Dieppe... Elle y est arrivée de nuit, comme nous... et la maison s'est refermée sur elle de même que la caserne sur nous... On l'a amenée en détachement, elle changera de garnison sans rien savoir des lieux traversés... Ainsi des soldats, incorporés depuis dix-huit mois, n'ont jamais vu la ville, sinon à travers les exercices, les services commandés.
« Et qu'est-ce qu'elle ressasse, la fille, sur l'oreiller? Les débuts dans la débauche, la canaillerie du premier amant, les rares aubaines, les misères quotidiennes de son existence entre quatre murs, les rigueurs des pati'ons et des sous-patrons;... bref,
le rabâchage et les doléances mêmes du militaire. Ces deux êtres s'entendent comme compagnons parlant manique. N'est-ce pas en conformité de haines, de besoins et de revanches qu'ils donnent assaut au civil, s'accrochant à lui tant qu'il héberge, amuse, paye, l'abandonnant avec mépris quand il est vidé d'argent?... Nostalgie encore, quoi qu'on dise, l'ennui qui pèse sur le permissionnaire, au bout de quelques jours d'absence. C'est au pays et non plus à la caserne qu'il est dépaysé. . . Fille et soldat — frère et sœur, nés de la même prostitution... Qu'une marche de 40 kilomètres assomme l'un, ou que des exigences arbitraires épuisent l'autre, la corvée est la même, et tout semblable le désœuvrement bovin qui suit ces inutiles déperditions de forces...
« Le gros numéro, nous l'avons sur le képi, voilà tout.
« Ah ! le béguin pour le galon? Autre catégorie... C'est toute la psychologie de la femme battue qu'il faudrait refaire. Ce que Laure aime en Devouge, avant tout, c'est le maître, les coups, notre autorité apparente et relative, laquelle nous assimile à des sous» maîtresses respectées et pourtant accessibles.
({ Maintenant, l'attitude qui prévaut chez les filles, lorsqu'elles s*avisent de dévouement, d'abnégation, cette attitude étant généralement celle du chien couché, il se peut que nous représentions à ses yeux l'idéal de force et de commandement, en même temps que le caprice de faux luxe et de verroterie dont nos larges galons l'abreuvent.
(( En somme, de quelque façon qu'on envisage les rapports du soldat et de la fille, leur bonne inteUigence est faite de sympathies, de lâcheté invertébrée, d'unisson matériel et moral en qui réside toute consolation.
« C'est extraordinaire, mais nous sommes, dans l'existence de la prostituée, l'éclaircie de chasteté, l'éteignoir charnel... On broute, on rumine ensemble; on confond avec candeur les amendes