‹ Sous-offsChapitre 26 sur 199 · PREMIERE PARTIE Ut · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE Ut

Alors ih exhibèrent furtivement, l'un un morceau de pain de munition, — caprice de fille, — l'autre un flacon d? rhum que Succot vendait les yeux de la tête à ses pensionnaires. Tétrelle l'avait pris chez Généreuse, pour, disait-il, couper l'eau de son bidon pendant les. marches militaires. Elle s'était opposée à ce qu'il le payât.

Les femmes firent prestement disparaître les cadeaux, puis insistèrent pour avoir de l'absinthe, se plaij^nant de l'exploitation flibustière du patron, mais à voix assourdie.

— Le café, le matin, sais-tu combien ? Quinze sous ! Une bougie... dix sous... Vingt sous, un paquet de cigarettes...

Et s 'interrompant, Pâquerette cria à Camélia :

— Des cigarettes, ma sœur, va donc chercher dans ma chambre la provision de dimanche, pour les petits.

— Pas de danger que tu m'aies rien apporté, toi, dit Laure à Devouge.

Elle le regardait tendrement, cependant, de ses yeux de chien maigre et mouillé, n'osant s'appuyer contre lui, si propre, si délicat. . .

Mais il se pencha vers elle, autoritaire ; et elle faisait : « Oui... oui... » à brefs coups de tête.

— Bien, répondit-elle, je leur parlerai tout à l'heure.

Elle profita de l'émotion causée par le retour de Camélia, partageant entre les fourriers sa récolte de caporal supérieur; elle fît un signe d'appel à Pâquerette qu'elle conduisit au fond de la salle, un instant. La nounou comprit aussitôt, revint vers les militaires, juste comme le garçon, apportant des vins chauds, en réclamait le payement immédiat, suivant les us de la maison.

— Minute..., fit Pâquerette le congédiant.

Elle s'était rassise en face de son amant ; elle s'accroupit,

explora une resserre dérobée, parvint à en extraire une pièce blanche qu'elle glissa dans la main de Tétrélle :

— Règle, dit-elle.

Il prit l'argent, le tendit au garçon, sans regarder; puis, comme celui-ci rendait huit sous, il les lui abandonna sans hésiter, trouvant instantanément odieux de ramasser cette monnaie, de l'empocher ou de la restituer à Pâquerette, devant tous.

— Mazette ! laissa échapper Devouge.

Pendant cinq minutes, les couples s'entretinrent en particulier, les femmes fumant, droites et balançant les jambes alternativement; les militaires sauvés de l'ennui par les bouées qui flottaient aux houles du corsage. Quand ils n'eurent plus rien à se du-e, ils restèrent en face les uns des autres, un peu décontenancés, les jambes toujours actives sous la table. Alors Pâquerette se leva, arpenta la salle, bébé caricatural, et chanta :

Mon père avait un petit bois,

Cabillou, On y cueillait plus d' cinq cents noix, Cabillou, cabillou, pan pan, laoula, Pas de cabillou, pas d' poil au babina.

C'est la chanson en honneur au 44, avec les « Blés d'or ». Pâquerette est la seule qui la sache, la tenant d'un matelot. Aussi, dès qu'elle a commencé, toutes les femmes rentrent, vont s'installer au fond, chœur docile, ne s'immisçant que par de plaintifs a cabillou » dans le rondeau des amours congénères. Elles complètent le musée Succot, toutes de laideur différente, grasses et maigres, équilibrées, spécialisant les désirs humains,. idéal parcellaire, ressouvenirs vivants de lectures, de romances et d'images, émanations plébéiennes de poncifs épars qu'emmagasinent les âmes, dès leur plus tendre éveil.

Et il sonnait lu marche, trùs lier... (Page 118.)

Liv. 15.

m SOUS-OFFS

L'une tricote, l'autre fait une réussite, pendant que Pâquerette reprend :

On y cueillait plus d' cinq cents noix,

Cabillou, Sur les cinq cents j'en mangis trois, Cabillou, pan panlaoula...

La sous-maîtresse préside, coud gravement au comptoir. Mate, décente, dans les fards ambiants, elle braque de jolis yeux noirs reposés. Mais elle aperçoit Favières qui ventouse Camélia de suçons visibles. Elle frappe sur la chaire de son doigt coiffé du dé, ne pouvant endurer qu'on déprécie ainsi l'article... Et pour lui faire oublier le défi de ce fier tatouage, de cette brûlure héroïque^ il faut que Laure, remorquant Devouge, la requière de percevoir le droit de passe — et l'acquitte.

Sur les cinq cents, j'en mangis trois,

Cabillou, J'en fus malad' pendant neuf mois.

Pâquerette s'arrête, expansive par jets, pour cacher passionnément dans son estomac la tête de Tétrelle, prise à pleins bras. Cette fringale satisfaite, elle repart calmée, indifl'érente, berce la maison entière avec ses litanies de bord, lesquelles suscitent, parmi le personnel, un dodelinement simultané, pareil au balancement d'ours des figurations mimant le roulis au théâtre.

Me mit la main sur l'estomac, Cabillou...

Une douce intimité s'établit entre les soldats et les filles, à cette heure transitoire où les services se confondent — comme une garde montante recevant la consigne de la garde qu'elle relève. Ils demeurent côte à côte, toutes misères charnelles exilées, et confondent des désirs imaiatérialisés, réduits au souhait d'un

lahour sans touchcurs et d'une torpeur exempte de sonnaille ft

de tiques. '^

MeUez la main un peu plus bas,

Cabillou, Vous trouverez pèr' Nicolas...

Favières le trouve en effet, « père Nicolas », dans les nuits du dimanche qu'évoque tout à coup la chanson audacieuse et bonne enfant, obscène et familière.

« Un peu plus bas », n'est-ce pas de sa chute même qu'on s'amuse, de ses complaisances, du gré qu'il sait à Camélia des délicatesses, des attentions, des privilèges dont elle enveloppe leur commerce : ivresse plus rare, canapé réservé aux passes hasardeuses, afin de le recevoir en des draps ingénus; bougie? économisées pour prolonger le bavardage... Il en est venu là, à s'attendrir devant un globe sous lequel, avec la permission de Monsieur, Camélia remplaça les fleurs d'oranger de la patronne par une croûte de pain de munition, semblable aux souvenirs du Siège pieusement conservés dans les familles.

Il en conjecture qu'elle l'aime, singulièrement toutefois, avjec des réticences, comme en l'expectative d'une demande, de quelque chose d'inexprimé, qui reste entre eux... Mais il ne scrute pas ces mobiles opaques, s'en tient orgueilleusement à cette confidence chuchotée entre les deux filles, un matin : « J'y vais de mon voyage, » exclamation disant les vibrations inattendues d'une vieille chanterelle condamnée à n'en avoir plus.

Puis, il faut être juste, c'est, pour le célibataire, l'ombre d'une affection, le frôlement d'une caresse, une apparence de confort, hors caserne. Ne pouvant mettre la femme dans leur vie, les militaupes y mettent de la femme, quelque chose comme l'armature charnelle de l'amour, à défaut d'une possédante occupation de tîœur. Et t-out, alors, s'innocente, tourne au charme mystérieux.

tout, jusqu'à la descente à tâtons, au petit jour, jusqu'au réveil du garçon dont le lit-cage déployé barre la porte et qui la garde, tel un chien couché en travers.

Sa complainte finie, Pâquerette en a commencé une autre qu'elle dévide. C'est l'ouvrage de femme auquel elle voue non ses mains, mais ses lèvres, cousant les couplets les uns aux autres, reprisant un refrain, enfermant une naïve ordure dans les mailles d'un solide tricot, promenant la longue aiguille de son désœuvrement dans une trame chansonnière dès longtemps ourdie.

La mère, ayant quelque soupçon, Une nuit se lève et s'habille; Elle croyai't bien qu'un garçon Était couché avec sa fille...

Monte doucement

Frappe : pan, pan, pan...

Colin dans les draps s'entortille {bis).

Et tout à coup, le fil de ce conte rattache le présent au passé de ces femmes, ranime, aux oreilles de Favières, l'histoire pgir cœur, dite tant de fois, sur l'oreiller, brodée de mémoire par une bouche exercée. Il revoit tout, dans ce couplet : la famille de la fille, son enfance, sa gentillesse précoce, le rendez-vous donné au galant, si touchant, si neuf, — et la chute qu'indique le couplet suivant, simple, idyllique :

« Maman! ne le découvrez pas.

Il fait plus froid que de coutume; Laissez-le coucher avec moi, 11 pourrait attraper un rhume...

Si vous r découvrez.

Maman, vous aurez Le cœur aussi dur qu'une enclume {bis).

Il passe, dans les voix qui répètent ce refrain, un apitoiement fait de regret inconsolé et de fatalité subie. C'est leur histoire à toutes... Première liaison dévoilée, colère des parents, rupture ou

tolérance — pire... Le départ... la rue... la maison... des rêves de retour au pays... fable et réalité : le petit savoyard des filles publiques.

... Il pourrait attraper un rhume.

Elles rentrent par là dans le présent, semblent exprimer naïvement le sentiment qui les jette aux bras l'un de l'autre, soldat et prostituée, les pousse à entasser sur le lit de misère capote et jupons, uniforme et bardes, pour avoir plus chaud, pour se défendre à la fois contre les chefs et contre la vie, dans ces refuges sordides et polaires : les lupanars et les casernes !

Un coup de marteau, — leur appel de clairon à elles, et les femmes sont debout ; le poste est relevé, la garde peut descendre. Pas si vite cependant qu'elle n'emporte sa part delà joie commune, car le cri : « Du streux .^l y a du streux! ... » autrefois incompréhensible, annonce aujourd'hui aux militaires initiés l'approche du client généreux.

Ceinturons hâtivement bouclés; derniers baisers distraits.

— Vous passerez devant nos fenêtres, demain matin ?

— Oui, pour aller à l'exercice, s'il n'est pas possible d'y coujoer.

— C'est parce que nous nous serions levées, pour vous voir, à travers les persiennes.

— Eh bien! écoutez donc, si nous suivons la compagnie, le clairon sonnera... les Pompiers de Nanterre.

Elles sautent de plaisir :

— Vrai ?. .. vrai?... attendez, nous allons savoir si c'est vrai...

Pâquerette détache l'enveloppe intérieure d'un paquet de cigarettes; elle la tortille d'une certaine façon, la fait flamber... Et les cendres se dispersant gentiment, en l'air, comme sous un souffle

invisible, la grosse fille crie : « C'est vrai ! » en battant des mains.

Reconduits jusqu'à la porte, Favières et Tétrelle s'y rencontrent avec Devouge, dans les jambes de qui rôde « sa vieille », en chien battu — qui remercierait. Ce sont ses yeux qui frétillent... Puis, une virevolte et, cérémonieusement, la garde montante entre au Salon.

Cette vie dura jusqu'au printemps. Les fourriers couchaient, le dimanche; simples visiteurs, de huit à dix heures, deux ou trois fois par semaine. Tout le bataillon était dans la confidence de leurs amours depuis que la « clique » y trempait. En effet, on ne §'é^ crivait plus pour se donner rendez-vous. On avait, d'accord, arrêté un système de signaux dont les volets des chambres de femmes, rigoureusement scellés, doublaient le charme et la drôlerie.

— Joue la Casquette en passant devant le 44 et nous te payons un verre, disaient Favières, Devouge et Tétrelle au clairon de leurs compagnies respectives.

Et il sonnait la marche, très fier, le pavillon de son instrument tourné vers les fenêtres closes, qui, aussitôt, vivaient. Il avait calculé qu'il devait attaquer les premières mesures au sortir du pont, afin de donner aux femmes le temps de se lever, d'accourir...

Au défilé de la compagnie devant le claque, caporal et fourriers avaient ainsi la joie de voir des doigts s'agiter, entre les lamelles des persiennes. C'est alors qu'ils pouvaient venir le soir. Leur visite, au contraire, était ajournée, quand les mains pendaient molles, blanches, pareilles, de loin, à des bas d'enfants sur un séchoir.

Le bataillon, égayé, imaginait la dégringolade dos femmes réveillées, leur présence, en chemise, derrière les volets. Le jeu donnait, aux heureux grades, un renom de débauche dont ils tiraient à la foi^ vanité et profit dans l'exercice de leurs fonctions.

Le soldat leur reconnaissait maintenant une autorité jusque-là marchandée à leur jeunesse, leur avancement rapide. Aux yeux de l'inférieur, ils gardaient quelque chose de l'amant de cœur, on leur supposait des recettes cachées, de mâles expédients, une crapulerie occulte pour laquelle le militaire est plein de respect.

Les sous-officiers admettant difficilement encore que les caporaux-fourriers fussent leurs égaux , malgré les prescriptions récentes et formelles du 28 décembre 1883, les sous-officiers mêmes se laissaient gagner, substituaient aux galons de laine le galon de leur grade et élevaient jusqu'à eux lés amants de Pâquerette et de Camélia.

La considération leur venait avec l'avilissement. On les jugea très forts, le jour où ils serrèrent la main à Succot, en ville.

Les officiers ne savaient rien, d'ailleurs indifférents, Tétrelle et Favières ayant l'adresse de se montrer irréprochables dans le service.

Mais le succès ne fut complet que pendant les marches dites d'entraînement.

Devouge avait appris à son escouade la chanson de Pâquerette :

Mon père avait un petit bois...

Et comme l'air rythmait à souhait le pas, bientôt toute la compagnie le sut. De la 4^ il passe à la 3® où Tétrelle aida à l'introduire, reliant, par sa place dans la colonne, sa compagnie à celle de queue. Et à la fin du mois, les « cabillou » couraient d'un bout à l'autre du bataillon, populaires, se prêtant à toutes les variations obscènes que cette gymnastique souffle au soldat : telle une mare qu'on fouette.

Il semblait que le bataillon emmenât le 44 avec soi. La chanson des filles avait remplacé la traditionnelle complainte des fourriers ;

Il était un fourrier de cliez nous,

d'autant mieux que les hommes ne manquaient pas non plus de la chanter, tournés vers Favières et Tétrelle, avec un petit signe d'intelligence, de complicité aimable.

— Hein ! quel succès ! criait Devouge, dans le rang.

Chaque jour ils s'enlisaient davantage. C'est ainsi qu'à leurs premières révoltes contre le goût des clients pour Pâquerette et Camélia, à l'écœurement de ce trafic, succédait l'orgueil de voir leurs femmes plus souvent choisies. La correspondance les amusait, les flattait... Ils ne sentaient plus l'odeur de fond de fosses qu'elle exhalait, ni si elle venait du papier ou de la confidence.

Une fois Pâquerette écrivait :

« Je te fais savoir que tu as un drôle caractère ; je ne pouvais pas renvoyer cet homme qui ne voulait d'autre que moi... Ça m'a tant contrariée de te voir partir fâché que j'ai bu, en Champagne, avec Camélia, vingt- cinq francs.

« Ne viens donc pas cette semaine; je ne pourrait) pas payer pour toi. Celle qui t'aime pour la vie. »

Un autre jour :

« Si j'étais riche, je te ferais venir tous les soirs; mais tu sais bien que ce malheureux commerce ne marche pas fort et que je dois payer assez cher mon linge et tout. Et puis, il faut faire des • économies pour te suivre au Havre dans trois mois. Je reste ta petite femme. »

De Camélia à Favières :

« Je t'envoie ces quelques mots pour te dire que je me suis attachée à toi et que mon cœur pense à toi nuit et jour. Si tu peux, apporte-moi un peu d'allumettes, du papier à lettre et quelques cremos ; enfin je m'ennuie à mourir après toi. Ta femme poui' la vie. »

Ou bien :

« Je te dirai que tu n'as rien perdu en ne venant pas hier avec

— Ah I tu veux les hommes des autres Virn« ? , .

- ^""' "^^'^'^ le chercher! (Page 125.)

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ton ami car j'avais. . . Mais c'est fini aujourd'hui. Mon cœur est à toi et je préférerais quitter Dieppe s'il fallait ne plus te voir. Pour la vie ta. »

C'était Camélia qui écrivait toutes les lettres de la maison et il arrivait que Tétrelle reçût la copie d'une page adressée à Favières quelques jours auparavant.

Autour d'eux, la boue montait, plus dense. Comme les femmes continuaient à payer les consommations et qu'elles ne se trouvaient pas toujours là quand le garçon rapportait la monnaie, Tétrelle réduisait le pourboire au strict convenable et empochait la différence.

— Ce qui tombe au fossé est pour le soldat, disait Devouge.

Ils se récupéraient de quinze mois de servitude, les premiers surtout, sans sorties presque, sans femmes, semés de corvées... Paternes, d'ailleurs, des capitaines, lorsque l'infirmerie s'encombrait, ne recommandaient-ils pas, au rassemblement de la compagnie, la maison d'à côté, hospitalière et quasi *sùre, au rebours de la plage où guerroyait une concurrence aussi déloyale que dangereuse ?

— C'est plus cher sans doute, ajoutaient-ils, eh bien! on y va moins souvent; parce que, voyez-vous, on vous en donne toujours pour votre argent...

— Ils font l'article pour la « succursale », pensait Favières, qui tenait à son idée.

Cependant, vers la fin de mars, les rapports se tendirent.

Favières et Tétrelle ayant trouvé, quelque dimanche, leurs femmes ivres, se révoltèrent, rechignèrent à coucher. Elles furent blessées. Pendant plusieurs jours, elles affectèrent de ne point répondre à la sonnerie du clairon conduisant les compagnies à l'exercice. Les persiennes restaient muettes. Puis, on afficha, de

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part et d'autre, des exigences risibles ; tout le mauvais vouloir, l'àpre contestation du joueur que la partie n'amuse plus.

Aux prétentions des fourriers qui s'arrogeaient le <lroit de refuser des clients sur la mine ou sur le costume, Paqu<'rette et Camélia opposèrent d'étranges susceptibilités , se rnontrèn.'nt froissées quand leurs amants tutoyaient les autres pensionnaires. Un éclat devenait inévitable.

Il se produisit un dimanche que les militaires étaient arrivés troi» tôt, de méchante humeur, par surcroît. Il leur avait semblé, au sortir de chez les Couturier, être suivis par elles. Et le soupçon qu'ils en avaient eu, déjà, s'ancrait. Mais Généreuse et Delphine, loin de paraître offensées, redoublaient d'attentions et de soins, n'apuraient jamais les. excuses derrière lesquelles Tétrelle et son ami abritaient leur chômage sentimental.

Ce soir-là pourtant, Favières trouva idiot de stopper au 44. '* — C'est bète, ça doit avoir une fin... Je n'ai pas envie qu'elles nous suivent au Havre, moi...

Ils entrèrent cependant, allèrent s'attabler au fond de la salle.

C'était un jour de « streux » et les femmes, dans le coup de feu, ne cachèrent pas leur mécontentement.

— Ahl ben, vous avez le temps d'attendre, dirent-elles, ironiquement.

Ivres déjà, en branle, elles roulaient de bancs en genoux, parmi les vareuses et les blouses, les gens du port, carrés et noueux, et les Italiens, plus grêles, à profils équivoques où l'œil, en coin, luit comme une pointe de couteau. L'alcool flambait dons les prunelles, dans l'haleine impuissante à dissiper l'orage qu'amoncelaient de turbulentes bouffardes sur la bataille du désir et du lucre. Des souhaits s'épanchaient librement, des faces de travail, cuites et fuligineuses, se mariaient furieusement à des chairs de paresse, de veau bouilli, blanches et molles ; et dans une ascension brutale, les caresses prohibées ici, crevaient le plafond, précédaient

les couples au creux des paillasses excédées d'infécondes semailles Dignes, n'acceptant rien, — qu'une poignée de main, — Monsieur et l'Ami circulaient, dompteur et aide, devant les cages, à Flieure du repas; tandis que la sous-maitresse se carrait, en une vice-présidence pleine de noblesse.

Camélia ayant voulu, à l'accoutumée, payer les consommations, Favières repoussa sa main.

— Pas la peine ; c'est fait.

Elle le regarda, vexée, ne vint plus que rarement, dans la soirée, lui offrir une cigarette entre deux absences.

Aujourd'hui, la préférence qu'indiquaient les fréquentes disparitions des deux « sœurs », fâchait les fourriers. Par éclaircies, l'ignominie du rôle qu'ils jouaient les incitait à de grandes résolutions.

— A deux heures , elles seront complètement ivres , dit Favières.

— Veux-tu parier que je ne couche pas avec Pâquerette? déclara Tétrelle, oui, que je reste avec la maigrichonne en bleu...

Il désignait une petite femme squelettique , garçonnière, commise à l'équivoque satisfaction des picas originaux.

Ils se turent; Camélia venait vers eux. Ah ! elle n'avait plus ses craintifs : « t'en va pas surtout », avant de monter... Dure, au contraire, elle ne s'arrêta que pour jeter :

— Je viens encore de refuser un coucher. C'est embêtant, après la mauvaise semaine que j'ai faite.

— Fallait accepter, répondit brutalement Favières.

Ils restaient, cependant, sans courage physique pour déserter les bancs où ils étaient écrasés, liés, englués, abêtis et las comme aux soirs des longues marches. Ils ne causaient plus, s'occupaient à des calculs qu'ahmentaient les départs des couples, le temps de

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