PREMIERE PARTIE
leur éloignement, 1 âge des hommes, leurs vices aussi, toute une basse arithmétique de désœuvrement qu'ils ruminaient dans ce pré rogneux et tondu à langues rabattues.
Ils ne comptaient plus qu'une dizaine de consommateurs ; il n'en demeura plus que cinq, puis deux seulement, à qui Succot signifia l'heure. Alors ils s'en allèrent.
Les filles, ralliées, s'étaient massées, assises ou debout, exténuées, dans des postures de demoiselles de magasin, après une journée de grosse vente, pendant qu'on préparait le souper.
Camélia pourtant se détacha du groupe , vint chercher Favières pour le conduire à sa chambre. Mais comme Pâquerette l'imitait en titubant, Télrelle la rabroua nettement.
— Je ne couche pas avec les femmes qui ont bu.
— Alors pourquoi m'as-tu attendue?
Il lui tourna le dos. Depuis quelques minutes, il s'entretenait par signes discrets avec la petite femme maigre... Et elle consentait, amusée, remuant méchamment de minces lèvres. « Oui, pour rien, pour le plaisir de faire enrager l'autre... convenu. »
Et tout à coup, sans mot dire, elle se leva, se dirigea vers la porte, suivie par Tétrelle.
Pâquerette les vit. Interdite d'abord, elle s'étrangla ensuite à crier :
— Ah ! c'était pour ça ! Eh bien ! ça ne se passera toujours pas ici...
Elle se précipitait. . . Patron et sous-maîtresse durent intervenir, et l'Ami aussi, les filles, le garçon, toute la maison rassemblée, jugeant le cas, sermonant Tétrelle, contenant la nounou qui hurlait le poing tendu, les yeux jaillissant :
— Ah ! tu veux les hommes des autres... Viens donc le chercher !
Toute sa colère de femme pocharde se partageait entre la Maison et sa rivale, celle-ci immobile, narquoise, se sentant protégée.
— Je ne reste pas une minute de plus, d'abord... si on permet ça !
A cette menace, à l'idée de voir partir une de ses meilleures pensionnaires, Succot s'inquiéta, s'érigea en arbitre.
— Voyons... monsieur Té trelle... ça n'est pas sérieux, hein? Vous avez votre femme... vous ne pouvez aller avec une autre... Je suis sur que vous ne ferez point cela... pour la Maison.
Et, de son côté, tançant la maigrichonne :
— Vous n'auriez pas dû l'encourager... Si vous croyez que je n'ai pas vu votre manège... disait la sous-maîtresse.
Alors, un peu calmée par ces marques de réprobation complaisante, Pâquerette sanglota, sans se rendre toutefois, affirmant que... jamais... elle n'oublierait... le procédé... qu'on ne la faisait pas respecter dans ce sale...
Elle disait le mot cru, sans que le patron s'offensât, trop heureux de voir les choses s'arranger, car Tétrelle s'amendait, sacrifiait les grâces grêles du faux éphèbe aux charmes malaxés de la bonne génisse.
— Vois-tu, je l'aurais plutôt tuée... conclut-elle tragiquement, en une de ces minutes de détente où elle attirait la tête de son amant contre l'écluse de ses seins.
Ce fut, néanmoins, une nuit déplorable pour les deux fourriers.
En s'en allant, le matin, Tétrelle lui-même, découragé, préméditait une rupture .
— Figure-toi, là-haut, la scène a recommencé... et les larmes, du respect... une mise en demeure... bref, nous n'avons rien fait... Une nuit dont je me souviendrai !