DEUXIEME PARTIE
Favières termine sa lettre, y ajoute, en postscript, qu'il n'a pu faire la commission de Delphine, sa brouille avec Tétrellc durant toujours. Ils prennent leurs repas à la même table, côte à côte, sans se parler.
Aucune allusion à la grossesse de sa maîtresse. « La lettre pourrait s'égarer », se dit le sous-officier. Mais la vérité c'est qu'il ne trouve pas un mot et que ses entrailles de père demeurent étonnamment indifférentes.
Aussi bien, il ne mentait pas : les premiers jours de son retour au Havre furent intolérables. Le réveil sonnant, il était assailli par les multiples corvées de son grade, de son tour d'aboiement. Aboiement pour arracher les hommes de leur lit; aboiement pour hâter la toilette du casernement; aboiement pour réunir et conduire les malades à la visite, présenter la garde, astiquer, peigner, torcher sa section soumise à l'inspection préliminaire de l'adjudant, de l'officier de peloton, du capitaine, du commandant, du colonel... toute la meute, avant l'arrivée du grand veneur !
— Trop mou, sergent ; vous ne punissez pas assez. Faut-il qu'on vous serre la vis pour vous apprendre votre métier?
C'est la voix du capitaine Ghapelin, commandant la 1'"% un inculte voyou en qui alternent l'arrogance du cocher de maître et la familiarité du palefrenier.
Arrivé à l'ancienneté, d'une ânerie replète, Ghapelin, d'ailleurs, avouait volontiers qu'il se servait des théories pour éteindre sa bougie, allumer ses pipes, etc.. Il n'avait pas même la discrétion de l'etc. Son vocabulaire, crottin de trente ans d'écurie, son facile tutoiement, leurrant le soldat d'une fausse camaraderie, eussent fait la joie des chambrées, si cette inégale rondeur ne se fût doublée d'une rosserie de serre-fesses, qu'une observation ou la simple appréhension d'une critique incitaient à d'absurdes exigences, à des tracasseries sans nom. A l'approche d'une revue, les sous-
officiers, ses auxiliaires, étaient sur les dents, devenaient, mordus par lui," pareillement enragés. La situation journalière s'encombrait de punitions prononcées par le capitaine pour entretenir le zèle de ses subordonnés, et par ceux-ci pour metttre leur responsabilité à couvert.
Favières, répugnant à ce jeu et, probablement, ne faisant que traverser la compagnie comme stagiaire, avait tout de suite déplu à Chapelin.
— Attention, sergent ; je vous ai à l'œil.
Et cet avertissement, dans sa bouche, équivalait à quatre jours de consigne au moins, à brève échéance.
La revue trimestrielle, ainsi préparée, fut saluée comme une délivrance, les dernières gouttes de l'ondée.
Dans la cour de la caserne de Strasbourg, les quatre bataillons et les deux compagnies de dépôt s'encaquaient, dès le matin, à intervalles serrés économiquement, pour obtenir un front de troupes ne débordant pas les côtés du quadrilatère. Pour la première fois, Favières voyait tout le régiment réuni. Les alignements pris, dix fois rectifiés; délivré du torticolis par le commandement de « repos », il faisait connaissance avec le corps des officiers, au complet.
Bidel, le petit lieutenant-colonel, et son inséparable cravache ; un air d'entrer dans la cage du régiment pour y dompter des féroces édentés et rogneux, blasés sur les coups de botte ; — le Major, monté en épingle de cravate; — M. le médecin-major de 1'^ classe, lequel a la tête des cadavres qu'il a faits, blafard et l'œil de merlan; — le capitaine-trésorier, épais, inquiet, dépaysé, comme sous un déguisement : vingt kilos dans le fond de sa culotte; — Vert-de- Gris, le capitaine d'habillement, sur la lamentable épé^ de qui semblent être tracées les divisions du double mètre, habituellement brandi; — M. Angelini, le chef de musique, long et pensif, portant