DEUXIEME PARTIE
dans son vaste. front toujours penché le génie du pas redoublé et du solo de clarinette...
De ci, de là, dans les compagnies, maintenant, la bonne figure d'un père de famille bourgeoisant sous le dolman et la visière du képi en abat-jour, en pensant : « Mon Dieu ! si c'était fini ! » ; les trente ans de service de Chapelin allant directement au soldat et l'interpellant : « Relève ton pantalon » ; un vieux capitaine gourmandant son caporal d'ordinaire avec une ingéniosité d'épicier avisé.
Puis, en face de ces épaves de 70, la jeune armée, les produits apparemment dissemblables, de Saint-Cyr et de Saint-Maixent, l'officier sorti du rang, se targuant, vis-à-vis du soldat, d'une roublardise acquise dans la pratique du métier et s'abaissant à des constatations qui révèlent moins' une capacité qu'une origine; Saint-Gyr suppléant par une raideur élégante et dégoûtée à l'expérience qui lui fait défaut, et Saint-Maixent affirmant la sienne en de tatillonnes persécutions; Saint-Gyr, riche et frais émoulu, promenant un index méprisant sur l'équipement inspecté ; Saint- Maixent, pauvre et vexé, plongeant brutalement la main dans le sac pour en inventorier l'ordonnance, des cartouches à la brosse à graisse...
Ainsi, tous les visages scrutés livrent leur secret, surpris dans leur balancement récréatif sur l'escarpolette de la jugulaire.
Mais le chef de bataillon de semaine, un zélé entre deux âges, tout en toc, du sourire en râtelier à la poitrine corsetée, se précipite au-devant du colonel Le Taillandier, qui vient d'entrer par la porte dérobée ouverte dans le mur séparant sa maison de la caserne.
Pour les hommes et les officiers mêmes, c'est Beaux-Pieds, un Breton à grosses moustaches blanches qu'épaississent et prolongent des touffes de poils prises dans la barbe. Des gloires d'un passé impérial, il n'a conservé qu'une carrure de cent-gardes et des pieds,
des pieds vraiment petits, des pieds qu'il regarde en causant, on dictant, en marchant — et qu'il couche, dresse sur la pointe, avance, retire, impose à l'attention de l'interlocuteur, du passant, de messieurs les officiers : « Hein ! qu'est-ce donc que vous dites de cela? Vous ne croiriez jamais que je chausse du... devinez?... »
Mais il vieillit, la limite d'âge va l'atteindre et on l'a vu, seul, en un coin de quartier, les considérant, ses chers beaux pieds, d'un œil de statue dont la base est ruinée.
— La musique est là?
C'est sa première question, sa préoccupation de tous les joints,, trahissant l'invétéré goût de parade de l'ancien séducteur, médiocre stratégiste.
Oui, la musique est là, sa dernière conquête, avec ses valses en bouquets, ses mélodies évocatrices, ses fantaisies sur de très vieux opéras que le colonel a fredonnés dans leur fleur, aux jours de gala... Et quand il fait signe au chef de commencer, c'est comme un flacon qu'il débouche et d'où s'échappent, dans du bruit, des odeurs surannées et des souvenirs éventés, approximatives restitutions d'autrefois.
A présent, il guette, à la porte du quartier, l'arrivée du général... Il l'a aperçu, se retourne, lève le bras... Au commandement, répété par les chefs de bataillon, les troupes mettent la baïonnette au canon, et portent les armes, immobiles...
— Comme des murs! crie le lieutenant-colonel, dans la cage. Et c'est bien cela : un mur qu'écrête le rang de taille fidèlement
observé, un mur sur lequel le soleil joue dans les pointes luisantes, ainsi que des culs de bouteilles.
Un grand silence ; une attente prolongée. On a, à l'accoutumée, exécuté le mouvement trop tôt, alors que l'inspecteur était à peine en vue; et c'est pour Favières et cent autres avec lui, sujet de
Pas cela, colonel; la Marseillaise!... (Page 162.)
Liv. 21.
plaintes sourdes. Le bras s'ankylose, éternise la conser\ation d'une position suppliciante.
Cependant, le colonel s'avance encore, salue de l'épée, tandis que la musique, massée au centre de la cour^ attaque une marche.
Mais le général paraît, furibond, petit^, chétif, hargneux, l'air d'une figurine japonaise terreuse et grimaçante. Et, les épaules secouées, il crie :
— Pas cela, colonel; la Mai^seillaise...
Puis, dans le désordre d'un changement de cartons, il passe lentement devant le front de troupes, accompagné, à distance respectueuse, par l'état-major consterné. Gomme les compagnies ne mettent l'arme au pied qu'au fur et à mesure qu'il les a examinées, la gauche du régiment se morfond... Deux hommes lâchent leurs fusils et sont emportés, malades. Mais le général n'en a cure, continue sa tournée, suivi nez à derrière par le colonel et un officier d'ordonnance recueillant les crottes de sa critique.
— ... Sac trop bas... Pas d'uniformité dans les couvertures de bidons... Port d'arme défectueux... trop long... j^Je crois bien, pense Favières, à qui s'adresse ce reproche dont ses doigts crispés ont peine à tenir compte). Collets de capotes gras... Épaulettes mal ajustées...
Plus rapidement le général flaire le second rang, s'arrêtant toutefois pour inviter un homme à offrir le pied, comme un cheval qu'on ferre.
«... Etat de la chaussure laisse à désirer, vous voyez... » ; et il s'éloigne pendant que, congestionné, sur ses talons, le colonel, en passant, tire à boules de loto sur l'infortuné capitaine à qui appartient l'homme remarqué.
La Marseillaise jouée, reprise même, la musique risque légèrement, oh! sur la pointe des notes, de timides variations sur un air connu — qu'aime tant le colonel ! Elle voudrait que lui seul