DEUXIEME PARTIE 1G
l'entendît; elle file les sons en sourdine, avec une modestie qui demande grâce pour eux. Mais le général, républicain austère, renseigné sur les petites faiblesses de son subordonné, se donne le plaisir politique de le contrecarrer et mâchonne : a Pas fini de nous endormir » , si bien que le colonel fait un signe presque douloureux, répressif et remerciant à la fois. Et le morceau s'achève honteusement, à flatuosités eff'arouchées.
Au défilé maintenant. Les commandements se croisent, les fractions conversent, le régiment, refoulé dans un angle de la cour, s'y resserre, pressé, tandis que le général s'établit en face de la porte du quartier où s'amassent des badauds contenus par le factionnaire.
— Pour défiler. . . en avant... marche!...
Les bataillons s'ébranlent, prennent leur distance, vont se ranger à l'opposite, se tasser à nouveau, aux ronflements de la musique renforcée par les tambours et les clairons. Et ce mouvement assimile, quelque temps, le régiment à im immense accordéon, les pelotons successifs représentant assez exactement la plissure du soufflet alternativement tendu et replié.
— Eh bien! là, ça n'est guère imposant, songe Favières.
Il a ouï parler du frisson qui fripe l'échiné, au spectale de ces magiques défilés. Il élève son âme pour y allumer l'enthousiasme. Mais il a le malheur de jeter un coup d'œil oblique sur sa section et c'en est fait de ses velléités de chauvinisme. Un flottement s'est produit. Les grands gaillards de la droite oscillent, coude à coude, comme une bande en goguette ; et la gauche se hâte, perd le pas. . . Dans leurs capotes trop longues, on dirait que les petits soldats marchent sur les genoux. Les officiers ont une tête terrible de représailles rageuses. Et les dessous de cette famille, son linge sale, montrent des taches et des trous lamentables. La bonne rosse qu'est le troupier, à son heure, fait hypocritement payer au chef
ses exigences, ses taquineries, l'ennui des exercices, devant l'inspecteur attentif.
(c Ta théorie... tes manœuvres... en voilà le fruit!... Grogne, punis, promets de nous revaloir cela... N'empêche que le général t'a coté, mon bonhomme! »
Aussi Favières réserve-t-il son jugement. Entre ces quatre murs, le défilé devait être ce qu'il a été. Il n'y a pas, dans la présence refrognée du général, la somme d'électricité indispensable pour enlever des troupes. Il faudra les voir dehors, dans la foule, les acclamations : le bain-marie de l'ovation populabe.
— Messieurs les officiers au centre.
Ah! descendus de cheval, en bottes, ils sont vraiment peu enflammants!
Les jeunes et les grands tiennent encore, mais les petits sont grotesques, traînant leur sabre, et de gros vieux, les jambes écartées, sur une bête imaginaire, ont cet œil rond, anxieux, de l'homme dans la culotte de qui une catastrophe se consomme.
Ils forment, au milieu de la cour, un tas rouge et or parmi lequel on voit mal le général... pas content...
— Je recommande à votre attention... J'appelle votre attention... Votre attention doit se porter sur... Faire disparaître les lacunes de l'instruction...
Des phrases toujours les mêmes, des paroles filtrées, réglementaires, que le colonel écoute en regardant confidentiellement ses jolis pieds.
— Vous pouvez, messieurs, reconduire les troupes dans leurs casernements respectifs.
Le bataillon de Sainte-Adresse défile d'abord, suivi par les compagnies de Tourne ville.
— Les hommes de votre section ne marchent pas en ordre,