PREMIERE PARTIE
épateur. Ah ! je ne vous souhaiterais pas Petitmangin, celui de la 3*^, qui fait travailler ses scribes jusqu'à minuit.
Autour d'eux, les hommes astiquaient, faisaient les lits, brandissaient des galettes de paille qu'une large ouverture entaillait. Comme c'était jour de repos, on fignolait, on rapiéçait le linge, en prélevant sur la boule de son d'épaisses semelles, pour le régal d'une illusoire trempette dans l'eau claire.
A neuf heures, le sergent de semaine traversa les chambres.
— Les hommes arrivés hier. . . en bas !
Quand ils furent dans la cour, le lieutenant Schnetzer, fonctionnaire adjudant-major, les voulut sur un rang, puis les examina successivement, à la loupe.
C'était un Alsacien carré de partout, un vigilant pandour dont la silhouette totale, pourvue de bras en anses et de jambes en tronc, ne se pouvait mieux comparer qu'aux demoiselles des paveurs.
Il vérifia les deux tours de la cravate, le port des bretelles, l'ordonnance des cheveux, fit ouvrir les livrets matricules à la page 7 et commanda :
— A droite... alignement!... Fixe!...
Le chef de bataillon entrait au quartier. Il inspecta brièvement les hommes de garde et marcha droit sur les nouveaux venus, le képi sur l'oreille, avec une crânerie d'officier sortant des zouaves, dont il conservait, d'ailleurs, les pantalons-sacs. Jeune — trentehuit ans, — il avait des allures de chef populaire, une connaissance parfaite du soldat, une supériorité de confiance et de capacités qui lui livrait moralement le bataillon, en dehors des rouages disciplinaires et de l'apparat de métier.
Il ne s'arrêta pas devant l'adjudant Laprévotte.
— Allez m attendre à la salle des rapports ; je vous verrai tout
à l'heure, dit-il. Et il stationna premièrement devant Tétrelle, dont il collationna les livrets. ^
— Recrutement de la Haute-Saône..., résidant à Vesoul...
Il regarda l'homme, un garçon solide, trapu, avec des yeux naïfs, une bouche sensuelle et un menton dur qui se querellaient, tiraient la physionomie à huhau et à dia, en une indécision de caractéristique militant en faveur d'une moyenne inteUigence.
Le commandant ne s'y trompa pas, demanda seulement pour contrôle :
— Qu'est-ce que vous faisiez chez vous ?
— J'étais commis de nouveautés, à Vesoul...
— Jusqu'à quel âge vous a-t-on laissé en pension? ~ Quatorze ans.
— Études primaires... Bien. Vous avez une bonne écriture? Oui. Vous travaillerez chez votre sergent-major; nous verrons...
Et il passa à Favières, un petit homme, l'air vif, l'œil aigu, à peine de moustache, une sigulière bouche de moquerie crispée, d'ironie refroidie, des allures inquiétantes d'investigateur muet.
Le commandant parcourut l'état civil :
— Favières (André). Né. . . Ah ! vous êtes Parisien. . . Employé. . . Où cela?
— Au Comptoir d'escompte, mon commandant.
— Taille... 1 mètre 57.
11 toisa le jeune homme.
— Il faut faire de la gymnastique, mon garçon.. , vous développer. Quelles études?
— Au collège jusqu'à dix-sept ans.
— Bachelier?
— Es lettres seulement.
— Avez-vous l'intention de faire votre carrière dans l'armée?