‹ Sous-offsChapitre 41 sur 199 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

sergent Favières; vous aurez quatre jours de consigne. Je vous ai prévenu; vous vous relâchez... Le général, d'ailleurs, l'a constaté comme Tmoi.

Ça y est! Il la portera comme une croix, l'observation du général. Elle est sans prix. Il prévoit qu'il la paiera cher.

Le désagrément de cette punition prolongeant de quatre jours, à l'expiration de son service de semaine, son internement au Fort, ce désagrément s'accrut d'une nouvelle lettre de Généreuse, courte, mais inquiétante. Elle le priait de lui trouver une chambre n'importe où, à n'importe quelles conditions, sa grossesse et la connaissance qu'en avait sa mère lui rendant laborieux le séjour de Dieppe.

« J'espère te dire tout cela en détail dans quelques jours. Ne crains pas que je te sois à charge. Il me revient une petite somme de la succession de papa. Dès que«le notaire aura réglé nos comptes, je pourrai partir. Réponds-moi bien vite. »

— Plus souvent!... Une frime !... Comme si la mère ne savait pas à quoi s'en tenir depuis longtemps!...

Et Favières, jetant la lettre au fond de son tiroir^ n'y pensa plus.

Ah! le moment était mal choisi pour s'embarrasser d'une femme. Où prendrait-il le temps de la voir, consigné, fatigué, tourmenté, comme il l'était depuis son arrivée au Havre?

Le colonel, en effet, ne néghgeait rien pour faire sentir au bataillon rappelé, qu'il avait changé de maître. A la tolérance du commandant Mauvezin, gardant ses rigueurs pour les infractions graves à la discipUne et conservant aux peines, par l'application mesurée qu'il en décidait, leur caractère d'exemple et de justice, le chef du corps substituait une règle étroite s 'attaquant moins sévèrement aux véritables manquements qu'aux fautes légères.

Par une inconséquence singulière chez ce vieil amant du près-

tige, c'est contre les efforts tentés par les sous-officiers pour rehausser modérément le contestable éclat de leur tenue, qu'il sévissait de préférence. Faux-cols^ manchettes, chaussure et drap plus fins, fantaisie, si timide et innocente qu'elle fût, le trouvaient inflexible, comme si l'uniforme des gradés réalisait un maximum d'élégance qu'on ne dépasse pas. Aussi fallait-il voir le dédain dont écrasaient leurs collègues de la ligne, les maréchaux de logis d'artillerie afîranchis, par la bénignité de leur colonel, de tout ce qui enlaidit, avec préméditation, le fantassin.

Dans la même garnison, porte à porte, la contradiction était flagrante .

Devouge même, dont les grâces, le sourire à soi-même, la capoulo manie de joli sous-off", se permettaient quelques accrocs au règlement, avait été refroidi par les quatre jours à la chambre que lui avait valu une cravate d'un bleu plus pâle que le bleu en vigueur. Du coup, on devait remiser les accessoires délictueux au fond des placards, des malles, des valises, en dépit des injonctions qui condamnaient encore cet emmagasinement. Les derniers contrevenants, pourchassés, capitulèrent après une descente d'officiers, à l'improvisie. Ceux-ci se retirèrent, comme de parfaits huissiers, persuadés qu'en dehors du couchage autorisé, l'étroite boîte à deux compartiments à laquelle les sous-officiers étaient réduits, ne contenait plus qu'un bagage véniel.

Ces vexations, ces agaceries de pion, cet asticotement sans trêve, tuaient les germes de rengagement éclos dans quelques esprits.

On les comptait, au régiment, ceux qui « repiquaient ».

Si l'on exceptait les jeunes gens aspirant à Saint-Maixent et, par là, espérant s'évader sous peu, le 167*^ ne s'était attaché que ses adjudants à perpétuité, alléchés par la fallacieuse promesse d'emplois civils à l'issue de leur libération ; puis deux sergents :

DEUXIÈME PAllTIE i67

Vaubourgeix, le camarade de chambrée de Favières, et un garçon qui se faisait un irréconciliable ennemi du colonel, en déguisant l'envie de changer de corps sous une demande d'envoi au Tonkin. Le Taillandier non seulement avait refusé, mais, au mépris de l'ancienneté et de l'excellence des services, il promettait à Vaubourgeix la première place d'adjudant vacante, sacrifiant s^ns hésiter le soldat qui sollicitait la faveur de risquer sa peau, à l'ancien vaguemestre avare de la sienne.

Celui-là, d'une tranquillité parfaite, exaspérait Favières toujours grommelant. Il se soulageait en criant ses colères, durement, en s'imaginant qu'il en souffletait le rengagé, comme si toutes ces misères étaient son œuvre et qu'il les eût sanctionnées en disant, après cinq ans de chaîne : j'en redemande.

Vaubourgeix restait coi, insensible, confit dans son grade. Paysan, hier, il avait brosseur, une section à ses ordres et se montrait autoritaire et dur à ses inférieurs, comme les misérables lorsqu'ils prennent du commandement. Naïvement, même, quand le Parisien consentait à l'écouter, il confessait qu'il ne regrettait pas sa détermination.

— Je servais les autres, on me sert; — je me levais tous les matins, hiver comme été, à quatre heures et je couchais dans une soupente, au-dessus des chevaux; j'ai un bon lit et, souvent, de grasses matinées; — je passais dehors quinze heures sur vingtquatre, par tous les temps; quand il pleut, pas d'exercice et sommeil à discrétion; — je mangeais des pommes de terre et de la viande une fois par semaine; j'ai du rôti tous les jours, je suis bien nourri, bien vêtu, obéi, et la solde me rapporte le double de ce que je gagnais en m'esquintant, sans parler des dix bonnes années qu'il m'aurait fallu pour amasser les deux mille francs de ma prime de rengagement. Sûr que, si c'était à refaire, je le referais ! . . .

Il professait un large dégoût du travail, subissait en souriant

toutes les avanies, plutôt que de retourner à la terre, attendait patiemment ses galons d'adjudant, comme du dessert, après le second plat, à la cantine.

— Et après ?

— Après ?... une petite femme... des économies ajoutées aux miennes... petit commerce... pas grand mal...; c'est à chercher d'ici là.

Un mauvais bougre, au fond, d'une rapacité au moins égale à l'avarice de Tétrelle. Il leur arrivait de sortir ensemble et de s'attabler devant un litre de boisson de trente centimes. Et la drôlerie, c'était de les voir passer là, face à face, deux, trois heures, muets, inactifs, interprétant au gré de leur désir réciproque, les rares gestes qui présageaient l'ouverture d'un porte-monnaie. A la fin, celui des liardeurs qui se décidait, versait juste la moitié du prix des consommations tandis que l'autre, vexé, complétait la somme.

Bien nourri ! Il n'y avait qu'un Vaubourgeix pour se déclarer bien nourri ! '

D'abord, les craintes affichées, en quittant Dieppe, quant à la qualité du pain fourni par la manutention havraise, ces craintes s'étaient, sans retard, réalisées.

Les boules s'émiettaient dans les sacs où des mitrons militaires les empilaient artificieusement ; la croûte soulevée, comme un cartonnage, crevait au déballage et justifiait l'expression consacrée, en laissant couler un généreux son. C'était une ordure immangeable rappelant aux Parisiens le pain du siège, et que, par deux fois en huit jours, le commandant, averti, avait renvoyée.

En outre, la cantine, depuis le collage de Burel, devenait atroce.

Dans l'expectative d''mminentes épousailles, la roulure de Dieppe se carrait, n'admettant pas qu'on fit remonter à son arrivée

^si i- -----i^ ><^f.^-' '

Liv. 22.

le pauvre ménage d'adjudant... (Page 173.)

C'était le pauv»

dans la maison, l'apparition de la mauvaise chère sur les tables. Elle recevait de haut les réclamations des sous-officiers, les leur faisait payer en odieuses ratatouilles, en cailloux de jardin, en viandis faisandés, en salades véreuses, en pâtes grignotées, semblables à ces rondelles qu'on met sur les cors.

— Qu'ils se plaignent à l'adjudant-major !

Mais, ou bien l'adjudant de bataillon, le gros Peuvrier, chargé de lui transmettre les doléances, les arrêtait au passage, tenu par la gueule, une note de cantine qui s'arrondissait en vieillissant; ou bien le capitaine traversait hâtivement la salle des sous-officiers, à l'heure des repas, goûtait les plats d'un œil arbitral et prononçait, en se dérobant :

— Je ne sais pas vraiment ce que vous voulez de mieux !

Puis la cantine n'était pas seulement insupportable à cause de la nourriture, les tares du local augmentaient encore la maussaderie des deux réunions journalières.

Si l'insalubrité reconnue du Fort, rendait inhabitables pour tout autre que le soldat, les chambres du rez-de-chaussée, les sous-sols où était relégué Burel, les sous-sols où traînait salement parterre la nappe d'un jour sépulcral glissé des soupiraux ouverts sur les fossés, les sous-sols sibériens au mois de juin, — guettaient les sous-officiers, après une marche ou quelque exercice caniculaire, et leur jetaient aux épaules le peignoir d'après le bain. . . Le peignoir était un suaire.

Ils se couvrirent de tous leurs vêtements pour descendre déjeuner ou diner, expédièrent en grelottant des repas qui sentaient la mort, dans les souffles de phénol que dispensait l'escalier assaini. Mais ces précautions étaient insuffisantes. Deux sergents entrèrent à l'hôpital pour rhumatismes.

Favières, d'ailleurs, tous les matins, devait, par des frictions, entretenir le jeu des articulations. S'il oubliait, assis à sa table, de

Page 1