DEUXIEME PARTIE
s'envelopper les jambes dans son couvre-pied ses genoux se nouaient, tenaillés par l'arthrite. Mais l'horreur de l'infirmerie, où il ne pouvait entrer sans nausées, la peur de l'hôpital où l'on restait pour d'autres maladies que celle qui vous y faisait admettre, le retenaient de se présenter à la visite.
— Moi... qui ne me gênerais pas! disait Vaubourgeix. Un mois d'hôpital, c'est toujours ça... On y est bien soigné ; on ne fait rien...
Lui, fréquemment, « tirait » ainsi deux ou trois jours de flemme, sur son lit, dans un désœuvrement absolu. Il n'en était pas moins fort bien noté, car il se rattrapait ensuite en criant, punissant, fournissant à propos le maximum de zèle que comportait sa situation de rengagé.
Il révoltait Favières, rivé à lui la nuit même, alors que le pandoui' cuvait son bien-être, l'exhalait en bruits d'orgue, en éructations de partout. C'était le bagne avec un compagnon de chaîne incessamment remorqué, à la manœuvre, au lit, à table, faisant sonner sa moitié de boulet.
Favières, dans Tangoisse de l'obsession, en arrivait à ne plus voir que lui, à mettre sa large face rogue et satisfaite, sur les épaules de tout ce qui portait galon; à pouvoir dire, avec les éléments d'observation que lui fournissait chaque jour ce prototype, — devant tel sergent :
a Toi, tu rengageras pour la prime » ; Devant un autre :
« Toi, pour le grade, l'uniforme, des satisfactions d'autorité, l'entretien d'une gale incarnée » ;
Devant un ti^oisième :
« Toi, simplement parce que tu as un poil dans la main et qu'il n'y a de pain au foyer que pour les travailleurs. »
Un seul, parmi les seize sergents du bataillon, se préparait
pour Saint-Maixent. Et il était instructif de constater l'hostilité que lui témoignaient ces rustres, les dégoûts du métier qu'ils lui servaient en brimades féroces, à dix contre un, se vengeant bassement des officiels d'aujourd'hui sur cet officier de demain, et de leur ignorance sur ses efforts pour la secouer.
Cette supériorité reconnue, ils l'avaient caractérisée d'un mot. Ils appelaient leur camarade : le Vicomte. Et il y avait, dans cette étiquette méprisante, plus qu'une plaisanterie de cancre, il y avait le jet de salive de la sottise croupissante et gueuse, sur tout ce qui passe de propre et de décent !
Huit jours environ après la réception de la lettre à laquelle il n'avait pas répondu, Favières eut encore des nouvelles de Généreuse. Elle s'étonnait de son silence, l'informait de son arrivée la semaine suivante, car le notaire l'avait convoquée pour la fin de celle-ci eirien ne la retiendrait plus ensuite à Dieppe.
Elle lui renouvelait sa prière, quant à la location d'une chambre, et demandait qu'il lui fixât un jour à sa convenance, afin qu'elle fut sure de le trouver au-devant d'elle, à la gare.
Cette fois, Favières s'émut, ne voulant pas que son indifférence s'interprétât à consentement. Et, d'une plume alerte, il écrivit à sa maîtresse qu'un fâcheux contretemps ajournait son voyage, en datant sa lettre de l'hôpital où l'avaient envoyé des douleurs rhumatismales. Il l'avertirait de sa sortie, dès qu'elle lui serait signifiée.
— Attends là sous l'orme, ajouta, à part soi, en souriant, le valide sous-off.
Le gros événement du mois de juin, à Tourneville, fut le mariage du cantinier Burel.
Les quatre adjudants du bataillon : Peuvrier, Rupert, Lapré-
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votte et Boisguillaume, et les deux plus anciens sergents-majorsj " Petitmangin et Monsarrat, devaient y assister.
Depuis plusieurs jours, la famille de la femme était arrivée au Havre : le père, la mère et une sœur flanquée de deux mioches sans auteurs connus. Cette smala envahissait la cantine, dès le matin, s'y installait, en prenait possession, visiblement résolue à s'amuser « pour son argent » , disait la sœur, bien que tous les frais de déplacement eussent incombé à Burel.
Mais celui-ci s'effaçait, sans parents de son côté, paisiblement dévoré par cette vermine.
Les observations du commandant n'avaient pas, seules, hâté cette union. La cantinière s'y dévouait activement pour se venger de l'accueil qu'elle avait reçu des deux femmes habitant le Fort avec leurs maris : le portier-consigne et le gardien de batterie.
Leur attitude vis-à-vis de la nouvelle venue indiquait clairement qu'elles ne toléreraient pas cette honte sous leur toit. La Burel, une fois mariée, se promettait bien de leur faire payer ces dédains.
D'abord, la portière-consigne vendait à boire en cachette et tenait un commerce d'articles prohibés; quanta l'autre, il courait sur elle des histoires dont on s'égayait, entre sous-officiers.
Les deux commères ayant insinué que pas une personne honnête n'irait à la noce, le propos fut rapporté à l'intéressée laquelle, incontinent, fît inviter la femme de Boisguillaume.
Celle-ci, en effet, ne pouvait se dispenser d'accepter. C'était le pauvre ménage d'adjudant, avec un enfant que la mère élève^ parmi les quatre meubles réglementaires fournis par le génie, toute la détresse d'une situation sans issue. A Dieppe, M™" Boisguillaume trouvait encore à exercer son état de modiste, mais ses couches étaient venues, puis le changement de garnison ; il faudrait, le mioche sevré, se refaire, au Havre, une clientèle...
Les Burel rendaient à l'adjudant de petits services. Il lui obtenaient, en l'achetant quasiment pour eux, la viande à meilleur compte, échangeaient son pain de sous-officier contre du pain plus blanc, lui vendaientà crédit des boissons, dubouillon, de l'épicerie.
Les Boisguillaume, néanmoins, s'endettaient, plus misérables et plus tristes sous le dolman n» 1 , cachant l'indigence du linge, et sous l'ancienne robe de cérémonie, usée à ce point que, pour la ménager et conjurer une catastrophe, la jeune femme s'internait, des semaines entières, dans l'unique chambre composant leur logement.
L'invitation de la Burel les désespéra. Un refus n'était pas possible.
— Et pourtant, tu sais bien que je n'ai ni robe, ni chapeau, ni bottines...
— Moi, répondait l'adjudant, j'ai dit : oui, sans doute, mais sans m'engager à fond. On peut aonner pour prétexte... l'enfant... Car le mois est dur et la retenue des maîtres-ouvriers entame déjà trop mes prêts pour que je supporte d'autres dépenses.
Elle faisait signe qu'il n'avait pas besoin d'insister, d'un geste très doux, sans se plaindre :
— Oui, l'enfant, c'est cela... J'irai voir M™^ Burel... je lui expliquerai...
Mais aux premiers mots, la cantinière l'avait arrêtée.
— On garde les deux mioches de ma sœur, on prendra soin du vôtre en même temps. C'est convenu, n'est-ce pas?
— Voyons, qu'aurais-tu fait à ma place? disait M""* Boisguillaume à son mari. Pouvais-je lui confier que je n'ai pas de robe? Elle m'aurait offert de m'en prêter nne... Mais tu ne veux pas qu'on voie sur mon dos les robes de la cantinière, hein?
Elle parlait sans acrimonie, soucieuse de son honneur, portant