DEUXIÈME PARTIE
— J'étais trop mal reçu. Et puis, comme j'ai su hier matin seulement, par un mot, qu'elle m'espérait à la gare, en te voyant de planton et par conséquent empêché, j'ai pensé que je te remplaçais, pour la guider, au saut du train. Je n'ai été détrompé qu'en apprenant le faux-fuyant imaginé par toi pour la retenir à Dieppe.
— Ahl... elle t'a dit... Où l'as-tu conduite ?
— Rue Marie-Thérèse, dans une maison qu*on lui a recommandée-
— Et c'est elle qui t'envoie vers moi ?
— Oui... ohl simplement pour que tu saches qu'elle est là..'; et son adresse...
— Ah! bien, pour ce que je veux en faire... interrompit Favières.
— Sans doute... pourtant, moi... à ta place, je la verrais toujours.. . Ça n'engage à rien après tout. Ah! si nous n'avions pas été fâchés, on aurait pu s'entendre pour temporiser; dans l'état oîi elle est, je comprends que tu...
Tétrelle s'arrêta, sentant trop tard la maladresse de cette insinuation où se perdait le bénéfice du patelinage.
— Elle est grosse, hein? demanda Favières.
— Pas trop... mais c'est apparent tout de même... Si j'avais su, certainement...
Il s'enferrait davantage ; il ne dit pas s'il eut dissuadé Généreuse du voyage ou s'il se fût, à bii-même, épargné la corvée de la promener en ville, à son bras.
— Allons déjeuner, trancha Favières.
Devant l'ébranlement de la seconde des combinaisons qu'avait échafaudées son zèle officieux, Tétrelle se dépita. Il avait attiré la, jeune femme au Havre pour que Delphine l'y ^uivît^ A la premièTë
lettre de la mère, il entrait résolument dans son jeu, et, suppléant l'ingrat, au moins passagèrement, trouvait la chambre de la rue Marie-Thérèse, y recevait les meubles de Généreuse...
L'arrivée de celle-ci avait été une déception. Elle le devinait, abaissait tout de suite les yeux sur son ventre pour expliquer l'absence de Delphine et l'excuser.
— Elle viendra plus tard . . . après. . . Faut encore que je cherche de l'ouvrage pour nous deux... C'est bien gentil d'être là... Je n'ai pas osé prévenir André; il a été si peu aimable...
Et tandis qu'elle articulait sa défaite, le mensonge de son admission à l'hôpital, Tétrelle l'entraînait presque brutalement, 1 essoufflait à gagner son logement par les quais déserts, honteux de son ventre cahoté. Ensuite, il la laissait seule; et il avait fallu vraiment le désir que cette scène ne se renouvelât pas pour qu'il fît, auprès de Favières, une dernière tentative de rapprochement. Même, il s'était permis une pression sournoise, autant pour éviter que Généreuse se repliât sur lui, que dans l'inquiet espoii' d'un recommencement de la vie à quatre, après les couches.
Maintenant, il tremblait que le Parisien se dérobât; il le scrutait, de biais, déjeunant à une table voisine, silencieusement.
■ — Évidemment, se disait Favières, de la décision que je prendrai dépendra mon repos.
Cette supposition le conduisait à établir l'exacte balance des ennuis et des avantages auxquels l'exposait un renouement.
Généreuse, en somme, d'attitude rassurante, admettait implicitement la possibilité d'une rupture, habituée qu'elle devait être à cette défection des pères de ses enfants. La commission discrète qu'elle avait soufflée à Tétrelle, indiquait moins une mise en demeure qu'une prière de pauvre fille autour de qui la grossesse fait l'abandon. Peut-être ne demandait-elle qu'une ombre de sollicitude, l'aidant à doubler le cap de la maternité. Il n'était plus