DEUXIÈME PARTIE
question d'amour, d'attachement précis, mais d'une sympathie quelconque, détendant les chaînes d'une réchision temporaire. Son passé n'autorisant, de sa part, aucune exigence, changeait en complaisance la pitié conseillère et annulait le contrat à la volonté de chacun.
Autre gamme: la liquidaion delà succession paternelle, dont elle l'avait souvent entretenu, marquait la préoccupation de n'être point à sa charge... Et quelle autre prétention attentatoire à sa liberté eût-elle affichée, dans sa position? Il était clair qu'elle aurait le bon sens de le soustraire au ridicule des sorties à son bras ou même côte à côte. Enfin (et cet argument prévalait) il trouvait chez elle, sous les drapeaux, des garanties de sécurité et la satisfaction d'appétits réguliers, conjurant, vraisemblablement, le danger vénérien des chasses éperdues. Oui, c'était cela, Généreuse: un préservatif; et aussi le bon coin, hors caserne, l'exutoire providentiel de quelques intimités immanentes.
— J'ai oublié : elle t'attendra ce soir et demain toute la journée, murmura Tétrelle, passant derrière lui en roulant sa serviette.
— Bien; peut-être irai-je, répondit Favières.
Alors, penché sur son oreille, l'autre observa, doucereusement:
— Je n'ai pas de conseil à te donner... Mais tu auras raison. Elle a bien du tracas, va !
Favières, à sept heures, descendit rue Marie-Thérèse. Il levait les yeux pour chercher le numéro de la maison, lorsqu'il aperçut Généreuse à une fenêtre du deuxième étage. Elle aussi l'avait reconnu. Elle vint au-devant de lui dans l'escalier. Et la porte refermée sur eux, elle l'embrassait et le remerciait à pleines lèvres.
La chambre, toute petite et meublée ainsi qu'à Dieppe, s'encombrait encore de linge non rangé, coulant des malles ouvertes.
Favières prit une chaise que sa maîtresse avait débarrassée assise elle-même au bord du lit.
— Je croyais bien que tu ne viendrais pas. J'ai passé l'aprèsmidi à la croisée.:; Ah! tu regardes... C'est provisoirement que je suis ici, tu penses bien.. . avec Delphine, ce serait trop petit.
— En effet. Et là-bas?
— Fini. Ce n'était plus tenable. On me reprochait toute la journée d'avoir ruiné la maison... Comprends- tu cela? Moi qui l'ai fait marcher seule, depuis que maman l'a prise... Mais je ne t'ai pas raconté ce qui s'est passé. Voilà : d'abord, les SQus-officiers qui vous ont succédé ont adopté le café ; puis, au bout de quelques jours, ils ont brusquement cessé d'y venir. On s'en étonnait, chez nous... Un soir, arrivent deux sergents qui^vont s'asseoir devant le comptoir, juste au-dessous de maman. Moi, je tricotais, debout, en face d'eux. Tout à coup ils se lèvent, payent, et lé plus âgé, au moment de sortir, dit tout haut à son camarade : « Allons-nousen, va, il n'y a rien à lever ici, t'as donc pas vu qu'elle a son compte... et bien servie! »
« Tu sais les petits yeux qu'a maman; il m'a semblé, à ce moment-là, qu'ils m'accouchaient. Elle s'est dressée ; elle arépété : « Ah! c'est donc ça!... c'est donc ça! » Ensuite, la scène que je redoutais : je la mettais sur la paille : c'était la faillite; si je croyais qu'elle nourrirait encore celui-là, etc.. Le lendemain, elle avait réfléchi; elle a été bien franche : « Maintenant que t'en vas avoir un troisième et que t'éloignes le monde de la maison, j'aime mieux te rendre des comptes et être délivrée de ta marmaille et de toi. » Pourtant, comme j'acceptais, sans discuter, elle s'estravisée. C'est pas gai de rester toute seule, à son âge; et elle aime bien le petit. Alors, elle m'a proposé de le garder. J'ai consenti, à la conditiort que Delphine aussi resterait avec elle, jusqu'à ma délivrance et mon installation ici. J'ai touché seulement quinze cents francs chez
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le notaire... les terres se sont mal vendues... Mais c'est bien suffisant pour ouvrir la boutique que je chercherai, d'ici à l'automne. J'aurai un noyau de clientèle, avec vous, tous les soldats qui nous ont connues, à Dieppe. Vous nous enverrez vos camarades...
Elle épuisa ce sujet sans qu'il l'interrompît; puis ils regardèrent la pointe de leur chaussure, en silence. Il lui savait gré de ne point censurer le mensonge de son entrée à l'hôpital. Par un excès de ménagement, le nom de Tétrelle ne fut pas même prononcé, ^fais, au bout d'une heure, la conversation languissait, tombait à ces pauses attendries que stimulent de longs jeûnes et une lueur, surprise au fond des prunelles de Généreuse, décelait d'immédiates convoitises.
Favières, aussitôt, feignit d'être obligé de rentrer à neuf heures, pour rendre l'appel.
— Je vais te reconduire.
— Non, je marche trop vite.. . une autre fois.
La vérité, c'est qu'il ne jugeait pas la nuit assez tombée pour se montrer dehors avec le ventre de sa maîtresse.
— Alors, viens demain diner avec moi.
Il hésita, une seconde, puis :
— Eh bienl c'est convenu, dit-il.
Ce dîner!
La touft'eur prodiguée par un petit poêle en fonte sur lequel Généreuse avait fait sa cuisine, s 'ajoutant à l'été torride, envahisseur, transformait en fournaise l'étroite chambre où, par surcroît, des côtelettes graillonnaient. Entre deux maigres couverts, sur la table nue, à côté du sel dans une vieille lettre, l'air de fête d'un litre de vin, cérémonieusement coiffé de rouge, aggravait la désolalion du repas. »
Comme ils n'avaient rien à se dire, les rares paroles qu'ils
s'arrachaient leur humectaient les tempes d'une sueur de travail ; et les minutes de recueillement étaient non moins pesantes, dans les douleurs du verbiage au forceps. Favières avait quitté sa tunique; Généreuse était en jupon, la gorge découverte, adossée contre le lit; de l'autre côté de la rue, à l'étage correspondant, une femme épuçait un chat, entre ses genoux.
Le sous-officier, pour la mieux voir, réduit à cette distraction, s'allongea obliquement, le corps sur deux chaises, la tête au chevet du lit. Mais sa maîtresse, à son tour, se renversa, rapprochée, la poitrine dévalant vers lui. Il comprit trop tard l'imprudence de sa posture — et céda. Jetés en paquets moites, l'un sur l'autre, ils aboutirent à une lamentable colliquation, sans prostration ultérieure possible, tant était despotique, au Havre encore, l'écrasement du plafond!
Us se levèrent donc, tout de suite, demeurèrent stupides, plus gênés qu'à table et, par contenance, rangeant les chaises.
A neuf heures, Favières s'en alla.
— La côte. . . par cette chaleur. . . Je remonte doucement, dit-il, pour expliquer son départ précipité.
— Quant te verrai -je?
— Ah!... sais pas... dépend du service... Je t'enverrai mon brosseur.
Elle l'avait accompagné sur le paher. Us s'embrassèrent, sans besoin, par acquit de lèvres.
Dans la rue, il se déchargea, d'un violent coup d'épaule : « Non, tout plutôt que cela! » Comment, ir s'était flatté de trouver, en ville, un refuge où il put venir souffler, loin des sonneries, de la corvée quotidienne, de l'horrible chambre bitumée et du ronflement de Vaubourgeix; un endroit où fumer tranquillement une pipe, dans la lecture ou les songeries; et pas du tout, c'était pis !
Cette contrariante grossesse n'avait pas même l'avantage de lui
GoiUTcuso clail eu j.ii|)uii, la gurye ilOcouveiit ... (l'ugo 18' )
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procurer l'assagisse ment dont ii étayait son repos. A tout prix, maintenant, il éluderait le tête-à-tête, l'acculement dans ce réduit où Tonne pouvait se retourner sans tomber dans les bras l'un de l'autre.
D'abord, il décida qu'il irait rarement seul rue Marie-Thérèse. Il y conduirait Tétrelle, Devouge, Édeline, n'importe qui... Même, il devenait moins hostile aux sorties : Généreuse se serrerait. . . Il chercherait un café désert où ils passeraient la soirée et l'après-midi des dimanches qu'il distribuait déjà : deux sur quatre, les deux qu'il se réservait étant réclamés par le service de semaine et le tour de garde, celui-ci intervenant commodément au gré de sa lassitude.
L'élaboration de ce plan défensif l'avait amené au bas de l'escalier de Tourneville, un puits dont l'accablante ascension et l'utihté vicinale, tout ensemble, synthétisaient la vie militaire quotidienne, entre l'Hôpital et le cimetière Sainte-Marie!
Favières s'arrêta croyant reconnaître derrière soi les voix de Devouge et d'Édehne. Il les attendit, les envia, ^ux portaient légèrement le métier, non point avec une torpeur rurale de bête menée au pré, mais avec le fredon continuel dont l'ouvrier parisien agrémente sa tâche.
— Vous habituez-vous à cette suée ? leur demanda Favières quand ils l'eurent rejoint.
— Moi, j'y pense pas, dit Édeline. Mais tout de même, c'est pas franc ici comme à Dieppe; on aime moins le gribier.
— Bah! observa Devouge, s'éventant délicatement avec un mouchoir dérobé au 44; seulement, voilà: faut savoir se faire apprécier.
Et il raconta qu'il avait sans doute trouvé son lot : une petite femme de Tortoni et des restaurants de nuit.
— Oh! des feinmes comme ça! cracha Édehne, qui distillait l'idéal épuré du lecteur de feuilletons. Et il confessa son ambition
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personnelle : le planton permanent chez le trésorier ou à la Place.
— On coupe à tout. .. J'vas essayer de chauffer l'emploi.
— Et toi? dit Devouge à Favières. Il paraît que la Couturier est ici;
— Oui... assez assommant...
Mais l'autre :
— Voyons, elle n'est pas à tes crochets, hein? Si elle t'a suivi, c'est qu'elle a des économies ou un métier dans les doigts. .. Gardela donc. C'est peut-être désagréable d'avoir, quand on veut, un endroit où manger autre chose que le bouilli de la cantine?
— Le fait est que se caler les joues de temps en temps ! appuya Édeline.
— C'est vrai, dit Favières, rattaché à Généreuse par ces judicieuses remarques.
— Et puis, autre chose, reprenait Devouge : le linge à entretenir, à blanchir, des petites douceurs de toilette, les eaux, le savon... un but de sortie, enfin... Si tout cela ne compte pas !
— Certainement, ça compte, déclara le sous-officier, ébranlé.
Et, le lendemain, il fit porter à sa maîtresse, par un soldat de confiance, un billet l'informant « que rien ne l'empêcherait de l'aller voir, le dimanche suivant ».
Ce soldat, un « pays » de Quélennec, lui avait été recommandé par le petit Breton lorsque, changeant de compagnie, il avait du se séparer de lui.
Ce n'était pas, d'ailleurs, un inconnu pour Favières, qui eût oublié difficilement les circonstances dans lesquelles il l'avait rencontré.
Perdu dans l'herbe du bois des Hallates, un après-midi de fluno, il était tiré de son bienheureux engourdissement par un bruit de dispute rapproché. La tête soulevée, sans se nionlror, il
assislaii aloi's à une scène cocasse. Deux de ces Bretons à qui l'on interdisait leur dialecte, après avoir, cinq minutes durant, transgressé cet ordre en s'invectivant inintelligiblement, en venaient aux mains et s'administraient une copieuse roulée, mais avec une jubilation telle, épandue sur la figure, que Favières avait besoin de vérifier les pochons pour s'attester la gravité de la querelle. Ensuite, ils s'en allèrent tranquillenient, les mains dans les poches, avec la bonhomies d'un couple auvergnat, après la peignée.
Par Quélennec, à qui le pugilat avait cacheté une paupière, le sous-olTicier sut le mot de l'énigme. Quand un différend s'élevait entre eux, comme ils manquaient, pour le vider en caserne, d'expressions à la fois violentes et correctes, les Bretons avaient pris l'habitude de se donner rendez-vous dans le bois, où ils pouvaient patoiser librement. Seulement, le régal de ces bourrades l'emportant sur le désagrément des coups, ils étaient devenus batailleurg, se défiaient pour des niaiseries.
Favières passant à la 1'% pour y faire son stage, Quélennec avait proposé, pour le remplacer, son adversaire d'iiier.
— C'est même chose, lui, moi; sortons toujours, lui, moi;... bon pays...
Ils ne se quittaient pas, en effet, et Généreuse les vit venir ensemble, pensifs, mâchant une commission qui les liait solidairement.
— Papier de sergent Favières... pour vous... mamezelle. Elle les remercia, leur offrit à boire, puis entreprit de les faire
causer.
— Vous plaisez-vous mieux ici qu'à Dieppe?
Ils se regardèrent, évidemment surpris de la question qui les troublait dans leur prodigieux désintéressement. Pourtant, ils répondirent : « Oui, » au hasard, en souriant largement. Alors Généreuse, désespérant de les dégeler, reprit son ouvrage, pensant