DEUXIEME PARTIE
— On voit et on n'est pas vu; c'est champêtre, dit la jeune femme.
Une gaieté de tripes satisfaites s'épanchait Hbrement dans les logettes de verdure voisines où dînaient des gens déshabillés tapant interminablement sur leurs verres avec le dos des couteaux, pour attirer les bonnes surmenées promenant des viandes tièdes au-dessus desquelles elles suaient. Une famille, le père, la mère, et cinq mioches, séparée de la tonnelle qu'occupaient Favières et sa maîtresse par une cloison fenestrée, cette famille engloutissait les parts proportionnelles que le père, debout, passant quasiment devant des cages, distribuait à sa progéniture.
— Ne mange pas tes fruits sans pain, Robert, cria l'homme à l'un des enfants.
Généreuse espionnait le groupe depuis une minute. Elle se retourna, attendrie, ce nom la ravissant, comme un débouché soudainement ouvert à quelque idéal latent ; et penchée vers son amant :
— Si tu voulais, nous l'appellerions André-Robert, dit-elle.
Il répliqua : « Nous avons le temps d'y penser », trouvant ce rappel malheureux devant une marmaitte affamée.
Le dîner s'acheva piteusement. Des gens quittaient leur table, la serviette au cou et la bouche pleine, pour, en glissant sur du gras de charcuterie, enfourner des palets dans la gueule de la grenouille ; des messieurs reniflaient, dans le vent des jupes d'une femme balancée ; de chaque porte de feuillage s'échappaient, ainsi que d'un garde-manger, des odeurs de ragoût refroidi. Au dessert, Généreuse fut indisposée.
— P't'-être que madame est trop serrée, risqua une bonne. Mais Favières :
— Non, seulement il fait trop chaud là-dessous... Laisseznous.
Et dès qu'il put emmener sa maîtresse, il la reconduisit, daredare, rue Marie-Thérèse, mécontent de sa soirée.
— Trop de monde et trop cher.
Le dimanche suivant, ils découvrirent un autre endroit : A la Chaumière, rue des Acacias, un pauvre bouchon qu'ils adoptèrent tout de suite, à cause de son délaissement, de la rareté de l'accueil. Deux femmes s'y morfondaient, inaptes au commerce : M""^ Caille et sa nièce, héritières fortuites d'un étabhssemeut tombé qu'elles étaient impuissantes à relever; la tante, grosse, courte et brave personne; la.nièce, rousse et avenante jeune fdle de dix-neuf ans. Toutes deux, quand le couple se représenta, demandèrent la permission de diner à sa table. Le prix du repas fut dérisoire, et le sous-officier lut dans les yeux de M"*' Espérance, quand elle lui apporta l'addition, la crainte que le total, encore trop élevé, n'éloignât le client.
— Vrai, vous êtes satisfaits? /ilors nous vous reverrons. Nous vous traitons comme nous-mêmes. C'est si triste de manger seules tous les jours !
Ce fut une habitude prise. Favières en arriva à désirer le dimanche, simplement pour s'anéantir béatement dans l'intimité de ce coin que ne bouleversaient jamais les anciennes promesses, à demi-effacées, dejeux de société et de repas dans le jardin, converti en potager.
La chambre de Généreuse fut tout à fait abandonnée.
En semaine, la Chaumière étant trop loin et trop haut, les amants allaient quelquefois passer une heure aux « Vendanges de l'Yonne », un café de la rue Fontaine, que fréquentaient peu les soldats.
Ainsi s'écoulèrent le mois de juin et la première semaine de juillet.
Mais bientôt Favières, exténué par le surmenage journalier que
Au dessert, Généreuse fut indisposée. (Page 191.)
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fomentait l'inspection générale, dut renoncer aux sorties du soir.
Tous les matins, à cinq heures, départ pour le champ de manœuvres du Hoc, une promenade pour les bataillons de là caserne de Strasbourg, un chemin de croix pour les compagnies des Forts. Car la misère, c'était moins l'école de régiment, dans les pâtis contigus au polygone, que l'ascension, par le soleil et la chaleur, de la sinueuse rue du Mont-Joly, accrochée au coteau comme une échelle de sauvetage flottante, à degrés gémoniens. Sur cette claie, le bataillon était traîné souvent deux fois par jour, pantelant, ruisselant, fumant, le fessier dans un bain de siège, le linge plaqué sur les épaules, la figure, dans le soleil et la poussière, assaillie, en outre, par les mouches voyageuses qu'appâtait le sac, pareil au collier des limoniers.
Le Hoc était devenu l'épouvante des Forts, évoquant bien, d'une syllabe rude et barbare, la lande où suait d'ahan, à travers la pierraille, les glèbes et les échaux, le coriace troupeau abandonné au crétinisme d'un piétinement perpétuel. »
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Le 13 juillet, jusqu'à minuit, les sous-officiers travaillèrent à la décoration d'une salle qui leur avait été livrée, au rez-dechaussée, pour leur pique-nique du lendemain, à l'occasion de la Fête Nationale.
Dans chaque compagnie, d'ailleurs, une chambre avait été également évacuée pour permettre aux hommes d'y dresser leur couvert. On avait loué de la vaisselle; le four des boulangers était retenu; le bois des Hallates fournissait des brassées de feuillage que des « artistes w entremêlaient de lampions, d'enveloppes de biscuits tricolores, enguirlandées, de cartouches composés avec