DEUXIEME PARTIE 2H
Vaillance et Discipline! professe suprêmement le dernier transparent éclairé, avant de rentrer dans l'ombre de son reposoir.
C'est à peine, dans le pêle-mêle de l'apothéose, si l'on avait remarqué l'apparition d'un homme de garde, ju;>iilaire au menton, semblant chercher quelqu'un. Il vit, encore debout, deux sous-officiers se trémoussant ensemble et, les poursuivant à travers les groupes, il les accula enfin au bout de la salle.
— Sergent Favières... sergent Favières!
— Quoi?
— Il y a une femme qui vous demande à la porte.
— Dis-lui : Zut!
— Elle veut vous parler tout de suite : c'est urgent.
— Généreuse^ sans doute, observa Tétrelle. Comment qu'elle est?
— Une grosse courte, pas jeune.
Les deux sous-officiers s'entre-regardèrent, abrutis.
— J'y vais, décida brusquement Favières ; attends-moi.
Et il accompagna le soldat. A l'entrée du pont-levis extérieur, il aperçut, eh efî'et, une commère inconnue, les mains aux hanches, l'air impatient.
— C'est moi?... questionna vaguement le sergent en s'avancant vers elle, l'ivresse aux jambes et aux yeux.
— Oui... Vot' femme m'envoie vous dire qu'elle est accouchée c' matin; alors elle vous verrait avec plaisir; voilà.
Il restait béant, point sûr d'avoir compris, cloué là au point qu'il n'eut pas la force de retenir ni de rappeler la messagère quand elle s'éloigna, rapidement d'ailleurs.
— Ben, quoi donc?
Il se retourna,- réveillé par l'exclamation de Tétrelle et, Tem menant brusquement :
— Habille-toi; tu viens avec moi; Généreuse... accouchée... Ces deux mots dansaient dans sa tête vide, y tourbillonnaient
accouplés, battant les parois du crâne d'un heurt fou, au son de la musique barbare de tout à l'heure, persécutante.
Dans sa chambre, il eut le vertige, comme si lui-même valsait toujours. 11 s'assit sur son lit et, à la lueur d'une réflexion, murmura: (c Pas possible... sept... oui, sept mois... » Il essaya de compter sur ses doigts : janvier, février, avril... s'embrouilla, reprit, incapable d'arriver à sept et terrifié de ne se plus trouver que quatre doigts... A la fin, il y renonça, se leva, prit son shako, boucla son ceinturon, avec des arrêts stupides partout et, près de partir, constata l'oubh de ses épaulettes. Mais il ne pouvait parvenir à les attacher sur sa tunique ; il se répétait : « Mon Dieu ! que c'est gênant de n'avoir que quatre doigts... » déjà consolé de l'amputation. Enfin il descendit, retrouva Tétrelle au poste, parmi la garde en émoi barrant le pont-levis, tandis qu'une vingtaine d'hommes poursuivaient le mulet ivre, se dérobant, ruant, en folie...
Dans la salle des sous-officiers, le clairon sonnait sa polka sur trois notes, sans fatigue, toujours.
Les deux sergents s'en allèrent, flageolant, trinquant de l'épaule, hésitèrent prudemment devant l'escalier de Tourneville, tirèrent vers la rue de Montivilliers. Ils y entraient, quand ils virent passer, comme en rêve, le sergent Blanc et un de ses collègues, tous deux à cheval, inouïs, en tunique et shako, sans armes, cramponnés à la crinière des bêtes qu'ils montaient à poil.
Il était tard quand Favières et Tétrelle arrivèrent rue Marie- Thérèse, sans savoir comment, par le quai d'Orléans. Dans l'escalier, une voix leur cria :
— C'est-y vous, les soldats?