DEUXIEME PARTIE
Ils montèrent; la porte était ouverte, la grosse femme de l'après-midi les attendait sur le seuil. Dans la chamb:"e, près du lit, une autre étrangère était penchée sur un remuement de choses blanches.
Favières fit quelques pas, gauchement inquiet de savoir si son ami le suivait. Généreuse, soulevée, lui tendit la main; il se laissa attirer vers elle et l'embrassa en balbutiant : « Ça va bien? » Puis, assis à son chevet, il fut plein de sollicitude pour Tétrelle, l'installa, lui demanda à lui aussi : « Ça va bien? » sans cause, par contenance.
— J'avais recommandé qu'on ne te dise pas si c'était un garçon ou une fille, afin que tu aies la surprise... mais maintenant...
Il comprit qu'elle appelait son attention sur le nouveau-né, mais le sens de la phrase lui échappant, dans les brumes de l'arrière-ivresse :
— Ah ! oui... c'est un garçon, répondit-il, au hasard.
— Non... une fille...
Elle allongea la main de côté, en tâtonnant d'un geste d'invite sous-entendue, et découvrit un peu l'enfant, dans les bras mercenaires.
Le sous-officier^ cependant, ne bronchait pas, ne se penchait pas sur ce diminutif vagissant et plumé. Depuis une minute, il n'osait faire un mouvement, de peur d'aggraver le malaise qui l'envahissait, dans la chaleur insupportable.
Alors Généreuse insista, baissant la voix :
— Tu ne peux pas le renier, hein? Te ressemble-1-il assez !...
La voisine intervint :
— C'est vrai qu'elle ressemble à Monsieur. Et elle flûtait : « Ti, ti, ti, ti, » en grattant le menton de la petite, dans l'illusoire espoir qu'elle allait sourire à son père.
— Oui... oui... pas beau... déclara enfin Favières, incroyablement malade, les tempes et le front moites, le cœur défaillant.
En se retournant, par surcroît, il ne vit plus Tétrelle et l'envia, vraisemblablement en train de prendre l'air ou de disperser son lest.
— Qu'est-ce que tu as? Tu n'es guère aimable. . . Es-tu indisposé? Il se raidit, parla à tort et à travers, de la fête, du repas,
de l'accouchement. . .
— Ah! sans madame!... disait Généreuse en désignant la grosse femme. C'est elle qui a eu la bonté d'aller te prévenir et de me trouver une garde. Je lui suis bien reconnaissante. Veuxtu que je te fasse chercher à dîner? Tu mangerais là, auprès de moi; tu n'es pas pressé... Je vais tant m'ennuyer... Je passerai une meilleure nuit en m 'endormant tard.
— Il faut vous reposer, conseilla la voisine.
— Oui, repose-toi, appuya avec empressement Favières, déjà debout. Ce n'est pas en ce moment que je voudrais te déranger. J'aime mieux... oui, j'aime mieux revenir... dans la soirée... Les sous-officiers dînent encore ensemble... ordre du colonel... pour l'exemple, bonne camaraderie... entretenir l'esprit de corps. Mais dans la soirée, c'est convenu.
— Tu me promets?
Il l'embrassa, impatient de sortir, de respirer ailleurs que dans cette atmosphère de maladie et de maternité... Généreuse le rappela :
— Tu ne l'embrasses pas. .. elle?
Déjà sur le seuil, il s'arrêta, anxieux, hésitant à rentrer dans la fournaise, sans forces pour le voyage à travers la chambre immense. Jamais il ne parviendrait jusqu'au lit, reculé, là-bas, à des lieues... Pourtant, il se décida, rebroussa chemin, satisfit sa maîtresse et s'en alla enfin, à bout de courage.