DEUXIÈME PARTIE
— Très bien, le petit ! . . . Cogne donc. . . Attention ! ... Ah ! la fripouille qui tape par derrière... Crève-le... c'est ça, crève... Bravo!
Mais une fille cria qu'elle avait le nez coupé, et ce fut un galop de débâcle par toute la rue, matelots, soldats et prostituées roulant ensemble vers les issues, frappant au hasard, sans plus rien entendre ni voir... Favières avait saisi son sabre par la lame et il en laissait tomber la poignée, en massue, devant soi, aveuglément, les doigts rouges, l'ouïe délirante, dans le vacarme sans nom que dominait le glapissement de la blessée .
— Mon nez... arrêtez!... il est là... Ils le piétinent, les crapules î
La rue est pacifiée. De chaque bord, les hautes maisons numérotées ont repris leur physionomie coutumière, et l'on ne saurait pas, vraiment, qu'on s'est bûché là tout à l'heure, si des hommes accroupis, des épaulettes arrachées, des shakos abandonnés et des fourreaux vides ne révélaient l'échaulFourée.
Favières se retrouve assis par terre, le long d'un mur. Il a dû dormir longtemps... Il se tâte, se croit intact. Il faut rentrer. Mais Tétroitesse anormale de la rue lui inspire des doutes... Il s'oriente, voit un escalier devant lui, reconnaît le couloir où se succèdent, surmontées de gros chiffres, les portes des chambres de sa compagnie... Il est au Fort; il ne pourrait dire comment, par exemple. Mais, en somme, sa méprise est explicable. La caserne aussi a fêté le 14 juillet.
On s'est empoigné, après boire... Il est ici dans une sorte de rue d'Albanie prolongée, qui a eu son ivresse, sa bataille, son épanche ment national... Et, cette porte poussée, cette paillasse qui est la sienne et sur laquelle il va dormir a-t-elle été moins foulée que les lits de trimage où s'abat l'anonyme multitude?...
Tard levé, dans la dissipation des dernières fumées de la bordée, il songea que Généreuse avait dû l'attendre toute la nuit.
Juillet s'acheva lamentablement, gâté par rins}>ection générale et les suites du 14. Blanc et celui de ses collègues rencontrés par Favières et Tétrelle, sur des chevaux d'officiers, avaient été cassés. De la consigne à la chambre se répartissait entre quelques autres; enfin le colonel avertissait les sous-officiers du bataillon de Tourneville qu'il ne leur serait accordé aucune permission avant les manœuvres.
L'arrivée du général, les préparatifs faits pour le recevoir, bien plus encore que ses trois jours de revue, submergèrent la fin du mois.
— N'empêche que c'est la dernière qu'on passe! disait Blanc, à la corvée de quartier, sous le bourgeron de toile des simples biffins.
Il était question, en effet, de renvoyer la classe en août, avant l'appel des réservistes. Les militaires libérables ne vivaient plus. Chaque fois que le clairon dérangeait les sergents-majors, une acclamation roulait dans les couloirs : « La classe ! . . . la classe ! » Et ceux à qui était ouvert le bureau du chef s'y précipitaient à son retour, afin de connaître, les premiers, la date de leur départ. On ne prenait plus les armes sans que le fusil fut interrogé : « C'est-y aiijoiu'd'hui qu'on te verse ? » Et les baluchons étaient ficelés ; on n'attendait plus que la feuille de route.
L'agitation, générale parmi les gradés, s'accroissait des vacances qu'allait produire la libération. S'en allaient : cinq sergents, un fourrier et les trois sergents- majors, Montsarrat, Petitmangin et Chupin.
Les caporaux proposés pour l'avancement étaient anxieux ; les