DEUXIÈME PARTIE
— Non... pauvre chat!
Il la regarda. Elle avait pleuré ; la fatigue des nuits de veille s'accusait en marbrures contre-scellant les rides symétriques qui faisaient paraître le nez plus gros, entre guillemets.
Elle reprit :
— La voisine m'a offert de me remplacer tantôt; c'est une femme bien complaisante.
Ensuite, ils dévidèrent les litanies des décès d'enfants : — On préfère les voir mourir à cet âge-là... Quand on n'a pas eu le temps de s'attacher à eux... Ça fait quelque chose tout de même... On a beau dire.
■ — Voyons, elle avait?... questionna Favières.
— Trente-six jours.
— Oui, mais tu ne l'as portée que sept mois. C'est censément comme si elle n'était pas venue au monde, si l'on s'en tient au terme ordinaire...
— C'est vrai.
Ils erraient doucement sous les grands arbres immobiles. Des dômes noirs, qui leur cachaient l'implacable ciel de cette journée caniculaire, une fraîcheur pleuvait, discrète, coulant des milliards de feuilles, en écrans agités imperceptiblement, dans la masse sombre et planante des branches. Le jardin était désert; des sentiers dévalaient obliquement, avec de jolies courbes; des cabines de verdure avaient un banc, au fond; et, par-dessus le mur de clôture, des panaches saluaient. Dans un chemin en contre-bas, deux vieilles gens, seuls compagnons qu'ils eussent, allaient avec lenteur, s'arrêtaient parfois, pour montrer, du bout de leurs cannes, des oiseaux qu'ils faisaient s'envoler.
Dans ce décor, le sous-officier et sa maîtresse semblaient être conduits par quelque caprice sentimental et, à les voir rapprochés
l'un de l'autre, ils rappelaient les couples encore hésitants du premier rendez-vous ou des dernières résistances. Cependant, Généreuse disait :
— Je viens de faire les déclarations, de m 'arranger pour l'enterrement : c'est vingt-cinq francs... Ah! il est temps que je travaille ; l'argent s'en va. . . nourrice, médecin^ médicaments.. . Il est vrai qu'il ne me coûtera plus rien, le pauvre chat! . . .
— Oui, c'est encore une économie, appuya mélancoliquement Favières.
Dix pas plus loin :
— Veux-tu la voir ? demanda-t-elle tout à coup. Il ne réfléchit pas, répondit : "
— Non, va. . . Elle m'a fait trop de peine, l'autre jour.
— Tu viendras à l'enterrement?
— Certainement. — Pouvait-elle en douter?
Il répéta : -
— A l'enterrement, je crois hien. Demain, n'est-ce pas?
• — Trois heures, oui.
Alors, comme elle ne voulait pas que la voisine s'impatientât, elle s'excusa d'être ohligée.de le quitter. Il observa :
— Oui, une corvée dont tout le monde ne se chargerait pas. Tu vas encore passer la nuit?
— Naturellement.
— Sans la caserne... c'est ennuyeux... j'aurais pu... Elle le remercia ; ils se serrèrent la main.
— Je ne t'accompagne pas.
— Non, je suis trop pressée. A demain.
Il la regarda s'éloigner, puis retourna vers le Fort, pour le repas du soir. Mais au moment où il se disposait à traverser la rue, un
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convoi se rendant au cimetière Sainte-Marie l'arrêta au bord du trottoir, peu de temps, à la vérité, car une douzaine de personnes à peine se hâtaient derrière le corbillard. Il avait disparu, que Favières s'éternisait à la même place, l'œil perdu devant soi. Il pensait :
« Il y aura à l'enterrement : Généreuse... une; sa voisine et sa propriétaire, trois...; M'"^ Caille ou sa nièce... quatre; moi... cinq... et c'est tout. »
Il se représentait le pauvre cortège trimant là, devant le Fort... Il était impossible qu'on ne l'aperçût pas, des fenêtres ou du pontlevis, d'autant que l'uniforme, parmi les quatre femmes, se signalerait immanquablement à la badauderie du poste. Sa maîtresse aussi serait reconnue. Leur présence à tous les deux, à la suite du petit cercueil, était trop révélatrice pour qu'on lui épargnât plus tard les insinuations, les lourdes taquineries.
— Ah çà! ai-je été bête de promettre ! conclut-il. Il m'était si facile... Elle ne croirait pas, maintenant, qu'on m'a refusé la permission. C'est stupide, stupide... Je serai ridicule.
Il avait repris le chemin du Fort; en rentrant dans sa chambre, il trouva le brosseur de Vaubourgeix en train d'astiquer ses cuirs.
— Je prépare le fourbi du sergent, qu'est de garde demain, à la police^ expliqua l'homme.
— Ah! lit Favières, soudainement inspiré. Où est-il, Vaubourgeix ?
— L'attend l'heure de la soupe, à la cantine. C'est là, en effet, que le joignit le Parisien.
— Veux-tu me céder ton tour de planton, Vaubourgeix? J'ai besoin d'êlre libre la semaine prochaine; tu me rendrais service. Je paye l'absinthe.