‹ Sous-offsChapitre 6 sur 199 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

— Forte tête, observa l'adjudant-major.

Mais Mauvezin répondit :

— Ce sont les meilleurs soldats/., quand on sait les prendre. J'aurai l'œil sur celui-ci.

— Eh bien! il me botte, ce légume ! cria Édeline, en rejoignant Favières etDevouge.

Et, le bras ployé en tuyau à coude, il souffla dans sa main ouverte le baiser du voyou : A toi, Court-Bouillon !

Ce dimanche-là, Favières, Devouge et Édeline firent leur première promenade dans Dieppe.

Quand ils eurent parcouru la plage, de l'établissement des bains à la jetée de l'Ouest, quand ils eurent vu le château, où demeurait le commandant, la statue de Duquesne et le Parc aux huîtres, l'église Saint- Jacques et la Poissonnerie, ils rentrèrent au Pollet, fixés.

Le Havre, en somme, leur offrait des passe-temps inconnus ici, un mouvement de grande ville de province, des cafés, des alcazars, les beuglants britanniques de la rue Royale, une rue à soldats, un théâtre, la vie des quais...

Leur transfert à Dieppe, à l'entrée de l'hiver, équivalait à la réclusion.

Favières, surtout, s'enlisait dans une boue d'ennui, y attirait ses camarades, les éclaboussait, repoussait, sans examen, toutes les probabilités d'assainissement et de balayage.

— Je me flanque sur mon lit et je ne bouge plus! Qu'est-ce que vous espérez? Du plaisir dans le métier? Autant attendre le, tramway Madeleine-Bastille sur la plage. Allez-vous-en voiivs'il passe !

Mai s les deux autres protestaient doucement. ,

— Je t'assure, disait Édeline, un fourbi quelconque dans la

caserne, m'exemptant d'exercices et de corvées, et le reste au petit bonheur I

— Moi, pensait tout haut Devouge, des amis en ville chez qui j'irais souvent dîner.. ., la table et la femme; la table même seulement, oui, je m'en contenterais.

Et tandis que Favières injuriait leur vie, pilait des tracas et supputait des aggravations, ses deux amis se satisfaisaient en d'égoïstes replâtrages, qu'ils métraient en chantonnant, ainsi que des peintres décorateurs

La caserne du Pollet, c'étaient deux corps de logis rectangulaires, se faisant face, étiquetés : Bâtiment A, Bâtiment B; des carcasses ruiniformes, branlantes, léchées de crasse, criblées d'évents, suspendant des menaces d'éboulement sur le sommeil des soldats, par les soirs de tempête.

A l'intérieur, le délabrement empirait. Dans le plancher qu'on renonçait à jointoyer, des trous s'élargissaient; sous les crachats du blanchiment, les crevasses se révélaient, comme des rides sous la poudre de riz; et les avaries du faîtage transformaient les godets en éviers où l'eau stagnait, avant de stiller son infection au cœur des maçonneries, à travers les gargouilles des charpentes écartelées.

Quand le bataillon rentrait, ouvrant les portes à coups de crosses, défonçant les marches à coups de souliers, faisant ti^emhier les vitres à coups de gueule, la vieille caserne oscillait.

De petites pierres tombaient du toit et les lézardes bâillaient,de même que les accrocs d'un vêtement surmené.

C'était son dernier hiver. Vis-à-vis d'elle, sur la hauteur, une

lis

nllAnrlaient l'appol. immobiles, muets (Papr "•'.)

Liv. 5

construction blanche s'élevait, dont essuierait les murs le détache^ ment qui viendrait relever le bataillon du 167® . Celui-ci se gaudissait du contretemps, la nouvelle caserne étant éloignée de Dieppe, tandis que les débris de l'ancienne s'enclavaient dans le Pollet et n'étaient séparés de la ville que par les bassins.

Des fenêtres du bâtiment A, occupé par trois compagnies, on apercevait dans la Retenue, dont l'eau battait le quai, devant la porte du quartier, et dans la Souille, au delà de l'arrière-port, les faisceaux de mâts peuplant des langues de ciel mélancoliques. t,e front aux viti^es, c'était une distraction encore, l'agitation muette de ce coin. Dans une profondeur mystérieuse, les mâts debout plongeaient en tirebouchonnant, vrillaient l'eau indéfiniment, parmi le tremblement et la complication des cordages latéraux, pleuvant comme les lanières d'un martinet, le manche fiché en terre. Des fils délicats tombaient, alourdis par un invisible plomb terminal, tandis que les haubans et les étais, pareils aux cordes tendues des ballerines foraines, irradiaient, semblaient agités encore par la trépidation d'une fin d'exercices.

Peu à peu, le soir venant, des rides fourmillantes brouillaient les images, effaçaient les contours; et de grandes ombres violâtres pochaient l'eau, autour des bâtiments à quai.

Les jours de pluie, le factionnaire tuait ses deux heures en regardant passer, d'un œil de rêve, les chevelures d'herbes arrachées au barrage antérieur.

Quand les nouveaux promus arrivèrent, on n'attendait pas les recrues avant deux mois. Ils avaient donc le loisir de se famiUuriser avec les fonctions de leur grade,

La période comprise entre le renvoi d'une classe et l'appel sous les drapeaux d'une autre classe, livre les casernes à l'engourdisse-» ment cataleptique. Les permissions ouvrent, dans les effectifs entamés, de nouvcllc^s Invches; la gymnastique, la boxe et le

PREMIÉIIE PARTIE 35

bâton remplacent les exercices journaliers, devenus impossibles.

Le bataillon ne prenait plus les armes que deux fois par semaine. Tétrelle et Favières, en dehors des corvées de semaine, de planton, d'ordinaire, de chambrée, de garde, travaillaient chez leurs sergents-majors respectifs, Petitmangin et Montsarrat. Et il leur restait le temps à peine d'aller se gargariser avec un champoreau ou un petit-sou^ dont un calvados impétueux ranimait les vertus équivoques.

Le service à la police, surtout, était exténuant pour les caporaux chefs de poste. Le corps de garde se trouvait à l'extrémité du bâtiment B, occupé en outre par les logements du portier-consigne et de l'adjudant de bataillon, les locaux disciplinaires, la cantine, les cuisines, l'infirmerie, le magasin d'habillement, les ateliers des ouvriers, la salle d'école et, dans les combles, par la quati'ième compagnie.

Le dimanche, le caporal faisait la navette du poste à la porte, distante de chiquante mètres, qu'il devait ouvinr aux permissionnaires. Cette porte, aux gonds antiques, aux clefs tordues mariant leur sénilité à la répugnance d'une serrure blessée, le retenait de longues minutes. Et l'hiver, il ne revenait, dans l'étuve où ses hommes fumaient, que pour repartir, au coup de sonnette, fouler la neige, fouetter la boue et crocheter, d'une main gourde, l'huis opiniâtre. Cela jusqu'au matin, le commandant refusant peu de permissions et les sous-officiers couchant dehors, à l'heure ou à la nuit.

Aussi combien on préférait le planton aux cuisines, se terminant à cinq heures du soir et se bornant, d'ailleurs, à une siu*veillance complaisante que récompensaient le premier bouillon, des portions choisies, les mouillettes de pain de soupe dans lé café profusément sucré.

Assez rapidement Favières et TéU'elle, en considération des services rendus au bureau du chef, se firent exempter des corvées

de semaine et d'ordinaire. Devonge et Chuard, à qui cette chance n'échut pas, connurent l'hostilité, le mauvais vouloir ironique des hommes devant le galon neuf, le mépris des regards mesurant le gradé aux cinquante centimètres de laine rouge dont sa manche est halafrée.

Mais Devouge, très rosse sous son afféterie de beau garçon, et Chuard, tête de bois qu'avaient forée seuls la discipline et ses accessoires, brisèrent les résistances d'une poigne ferme.

Le soir, à la veillée, les caporaux plus anciens qu'eux les plaisantaient, goguenards.

— Allez! c'est pas la peine de faire du service; vous v'ià cabos. . . et pour longtemps !

Ils ressassaient le nombre de sous-officiers libérables, les rengagements possibles, les vides que ferait dans les cadres le départ de classe prochain.

— Vous, — ils désignaient Favières et Tétrelle^ — vous courez une chance : c'est que le commandant oblige vos deux fourriers à permuter pour leur stage.

Fichée dans une pomme de terre, la chandelle* brandonnait en mèche de fouet.

A plat ventre sur son lit, tête-bêche, un cahier de corrigés sous les yeux, l'ordonnance du commandant, le chanteur de la compagnie, filait, d'une gorge encombrée, de péremptoires rengaines : Jésus-Christ^ fils de Dieii, était républicain et : Je ne forge le fer que pour V humanité. C'était un petit bonhomme roux, le nezécaché, les dents couleur de vieux roquefort. Il chantait en se grattant la nuque sous son képi, sans s'écouter, indifféremment, comme on bâille.

— 11 a des pertes vocales, disait Favières qu'il agaçait.

A l'autre bout de la chambrée, sans lumière, quatre têtes baissées se heiu'tant presque, dans l'entre-deux des lits, formaient

Page 1